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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/789

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l’autorité civile que par sa conscience religieuse, qui est elle-même soumise à l’autorité religieuse.

On sait comment, au XVIe siècle, les abus de cette autorité amenèrent avec la Réforme une réaction en faveur de la conscience individuelle. Puis la philosophie, distinguant peu à peu le domaine de la science et de la foi, arriva à proclamer avec Descartes l’évidence de la raison individuelle comme seule règle des recherches philosophiques et scientifiques. C’était admettre (principe capital) que, dans l’ordre intellectuel, la liberté de l’être raisonnable porte en elle-même sa règle et sa loi, que l’union même et l’égalité des libertés peut produire une véritable autorité, en d’autres termes que l’indépendance de la spéculation, loin d’aboutir à l’anarchie des intelligences, doit engendrer l’ordre et l’union finale des esprits dans la république des savans. En même temps Descartes, à tort ou à raison, représentait l’affirmation intellectuelle comme un acte de volonté, ce qui supposerait que la volonté libre n’est pas de son essence indifférente et arbitraire, mais plutôt en harmonie naturelle avec le vrai, pourvu qu’elle s’exerce sans obstacles. Descartes subordonnait partout l’intelligence à la volonté, jusque dans la cause première du monde, parce que la volonté était à ses yeux l’essence de l’être, de la perfection, du bien.

La philosophie du XVIIIe siècle, fidèle à la véritable méthode de Descartes en même temps qu’elle s’inspirait de Locke, appliqua aux questions civiles et politiques le principe moderne qui cherche à fonder l’autorité sur la liberté même. On avait vu la science, soumise à une sorte de régime démocratique, s’organiser, s’ordonner, se régler d’autant mieux qu’elle était plus libre, et devenir d’autant plus universelle à la fin qu’elle avait été plus individuelle en son origine ; on se demanda si, dans l’ordre social comme dans l’ordre scientifique, la liberté ne pourrait pas produire elle-même l’autorité, se faire à elle-même une loi, enfin si la complète union entre tous ne pourrait pas sortir peu à peu de la complète liberté pour chacun. Rousseau formula le premier en termes admirables le problème du droit civil et politique, qui est en même temps celui du droit naturel : « trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. » La volonté humaine tend ainsi à devenir le principe premier de tout l’ordre social. Descartes avait dit qu’en Dieu l’ensemble des vérités nécessaires procède d’une volonté libre, que la nécessité en conséquence est une expression détournée de la liberté ; de même, dans l’ordre social, cette nécessité sacrée qu’on appelle la loi, au lieu d’avoir une origine mystique et métaphysique, ne serait-elle