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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/778

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fois citoyen et législateur dans la société du genre humain. — Or la volonté a naturellement une puissance expansive et sympathique qui entraîne les autres volontés. La conséquence nécessaire de cette loi psychologique, c’est qu’en voulant pour les autres nous amenons les autres à vouloir comme nous-mêmes. Les peuples étrangers, reconnaissant chez nous des vues impersonnelles et valables pour eux comme pour nous, sentent que dans les questions politiques et sociales les affaires de la France sont les affaires du monde entier. De là, le développement, de là aussi les succès et les excès de notre prosélytisme à la fois enthousiaste et raisonneur, qui ne peut se résoudre à limiter ni la portée ni l’application des vérités, qui veut en tout l’accord des conséquences avec les principes et l’extension de ces conséquences à toute la terre, qui enfin ne trouve sa satisfaction, son repos, la fin de son vouloir, que dans l’accord de chaque esprit avec tous les autres esprits, de chaque peuple avec tous les autres peuples, en un mot dans la fraternité universelle.

Cette influence, essentiellement démocratique et d’autant plus envahissante qu’elle est librement subie par tes autres, faisait le désespoir de Joseph de Maistre, fougueux partisan de l’ancien régime : « Deux caractères particuliers vous distinguent de tous les peuples du monde, disait-il aux Français, l’esprit d’association et celui de prosélytisme. » il nous appliquait le mot du prophète : « Chaque parole de ce peuple est une conjuration. » C’est que les Français, dit-il encore, ne peuvent vivre isolés. « Au moins, si vous n’agissiez que sur vous-mêmes, on vous laisserait faire ; mais le penchant, le besoin, la fureur d’agir sur les autres est le trait le plus saillant de votre caractère. On pourrait dire que ce trait est vous-mêmes. Chaque peuple a sa mission, telle est la vôtre. La moindre opinion que vous lancez sur le monde est un bélier poussé par trente millions d’hommes… Force mystérieuse, mal expliquée jusqu’ici et non moins puissante pour le bien que pour le mal. » Si Joseph de Maistre ne s’expliquait pas cette force, c’est qu’il y voyait surtout une énergie de passion au lieu d’une expansion de la liberté et de la raison tout ensemble, — deux facultés qui sont les plus sociables parce qu’elles sont les plus humaines. Aussi n’a-t-il pas mis en lumière le trait nouveau et caractéristique du prosélytisme français, qui se déduit naturellement des facultés maîtresses de la nation : tandis qu’auparavant les religions seules avaient inspiré l’esprit de propagande à travers le monde, en France c’est l’idée du droit qui seule a le pouvoir de l’éveiller ; il s’agît de répandre partout non plus des croyances au-dessus de la raison, mais des vérités de raison. A l’apostolat religieux, la France a substitué le prosélytisme social, ou, pour parler avec plus de précision encore, le prosélytisme républicain,