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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/777

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dit Heine, le peuple demeura encroûté dans la pensée la plus épaisse, et s’il se querellait quelquefois avec les autorités, il était toujours question de grossières réalités, de souffrances matérielles, d’impôts écrasans, de douanes, de dégâts de gibier, de péages, etc., etc. ; pendant que dans la France pratique le peuple, élevé et dirigé par les écrivains, combattit beaucoup plus pour des intérêts intellectuels, pour des pensées philosophiques. » Ces témoignages d’observateurs si divers aboutissant à une même conclusion nous semblent justifier les paroles que, dans un mouvement de noble fierté Michelet adressait aux détracteurs de notre patrie et qu’on pourrait de nouveau leur adresser aujourd’hui : « Si l’on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang et d’or et d’efforts de foute sorte pour les choses désintéressées.qui ne devaient profiter qu’au monde, la pyramide de la France irait montant jusqu’au ciel, et la vôtre, ô nations, toutes tant que vous êtes, l’entassement de vos sacrifices irait au genou d’un enfant [1]. »

La guerre même, la guerre ou se plaisaient nos ancêtres de Gaule, n’est vraiment populaire en France que si elle s’ennoblit de quelque idée désintéressée à soutenir, de quelque grande cause à défendre, honneur, liberté, droit. C’est un despote habile qui a dit avec profondeur : « La France est le seul pays qui fasse la guerre pour une idée, » et nos gouvernans le sentirent si bien qu’ils cachèrent toujours l’ambition de leur politique militaire sous quelque idée de dévoûment à la liberté commune, d’émancipation pour les peuples, de secours aux nations opprimées. Ils savaient que « l’âme du peuple » ne les suivrait pas s’ils ne l’entraînaient au nom de l’idée du droit.

C’est ce désintéressement de la volonté, produit lui-même par la généralité de son objet, qui explique à son tour aux yeux du psychologue le caractère en quelque sorte contagieux de notre esprit national, sa force communicative propre à se répandre rapidement dépeuple à peuple. On vient de le voir, par cela même que nous voulons universellement, nous ne nous contentons pas de vouloir pour nous-mêmes, nous voulons aussi pour tous les autres, nous voulons une juste égalité ; il nous reste d’ailleurs un peu du génie romain et stoïcien qui se traduisait toujours en lois. Nous nous faisons donc tous législateurs, et pour le genre humain, comme si nous étions déjà membres de la « république universelle, » comme si la formule célèbre de Kant sur le devoir et le droit, inspirée par Rousseau, était la traduction abstraite du procédé le plus familier aux Français : — Agis selon une règle qui puisse être érigée en loi pour tout être raisonnable et libre, de même que si tu étais à la

  1. Le Peuple, p. 71.