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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/766

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de l’oubli, Ernest Dupuy, soit venu frapper à la porte de Jules Sand pour lui demander un nouveau roman ; mais le temps de la collaboration était passé. N’est-ce pas vers ce temps que l’auteur des lettres d’un Voyageur se reportait avec regret quelques années plus tard dans cette page triste et modeste : « Il m’importe peu de vieillir, il m’importerait beaucoup de ne pas vieillir seul ; mais je n’ai pas rencontré l’être avec lequel j’aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l’ai rencontré, je n’ai pas su le garder. Il y avait un bon artiste qu’on appelait Watelet, qui gravait à l’eau-forte mieux qu’aucun autre homme de son temps. Il aima Marguerite Lecomte et lui apprit à graver l’eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit, puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les oublia. Quarante ans après, on découvrit aux environs de Paris, dans une maisonnette appelée Moulin-Joli, un vieux homme qui gravait à l’eau-forte, et une vieille femme qu’il appelait sa meunière et qui gravait à l’eau-forte, assise à la même table… Le dernier dessin qu’ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite. Il est encadré dans ma chambre, au-dessus d’un portrait dont personne ici n’a vu l’original. Pendant un an, l’être qui m’a donné ce portrait s’est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi. Au lever du jour, nous nous consultions sur notre œuvre, et nous soupions à la même table tout en causant d’art, de sentiment et d’avenir. L’avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Lecomte ! »

Des contemporains ont vu dans ce passage une réminiscence, entre autres M. de Loménie, l’Homme de rien, devenu un académicien de beaucoup de savoir et d’esprit, qui a dessiné autrefois dans la Galerie des contemporains illustres le portrait de George Sand. Quoi qu’il en soit des regrets que cette collaboration pouvait lais-sep dans le souvenir de celle qui avait écrit la moitié de Rose et Blanche, elle était déjà en mesure de satisfaire seule aux demandes de l’éditeur Dupuy. Pour y répondre, elle n’eut qu’à prendre dans un tiroir le manuscrit d’un roman qu’elle avait compose pendant les intervalles périodiques de ses séjours à Nohant, où elle continuait d’aller tous les trois mois. C’était là seulement, dans cette absence de toute agitation, dans cette solitude morale, loin de la vie fiévreuse de Paris, « le nez dans une armoire qui lui servait de bureau, » qu’elle pouvait recueillir ses impressions, écouter les voix qui parlaient en elle et traduire par la bouche d’un autre tout ce qu’elle avait ressenti. L’œuvre était donc à elle, bien à elle, et son ancien collaborateur ne pouvait et n’y voulait prétendre aucune part. Mais auquel des deux auteurs de Rose et Blanche reviendrait