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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/765

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et bon, mais j’espère que vous ne mettrez pas le nom que je porte sur des couvertures de livres imprimées. — Oh ! certainement non, madame. » Il n’y eut pas entre elles d’autres explications. Un vieux faiseur de romans auquel on l’avait adressée lui dit d’un ton doctoral en présence de sa jeune femme : « Croyez-moi, ne faites pas de livres ; faites des enfans. » À quoi elle répondit : « Ma foi, monsieur, faites-en vous-même si vous pouvez, » et elle sortit en lui fermant la porte au nez. Voici, d’un autre côté, comment l’encourageait Latouche : « Ne vous faites pas d’illusions, la littérature est une ressource illusoire. Moi qui vous parle, malgré toute la supériorité de ma barbe, je n’en tire pas 1,500 francs par an, l’un dans l’autre. » Cependant il ouvrit ou crut ouvrir la voie à sa jeune compatriote en l’attachant avec Félix Pyat et Jules Sandeau à la rédaction du Figaro, qu’il venait d’acheter. Assise à une petite table auprès de la cheminée, Latouche lui jetait un sujet avec un petit bout de papier où il fallait le faire tenir. Elle y travaillait de son mieux, et y réussissait généralement assez mal. Mérimée assurait (ce que je ne trouve point dans l’Histoire de ma vie) qu’elle n’était payée qu’à raison de 1 sou la ligne, mais que, si elle pouvait à la fin de l’article attraper un bon mot ou un trait d’esprit, ce trait lui était payé 5 sous en plus. Ce n’était pas là le moyen de vivre ni surtout d’arriver à la gloire. Une heureuse rencontre acheva ce que la camaraderie berrichonne avait commencé.

L’auteur de Mariana n’était point encore à cette époque le romancier élégant qui a signé de son nom tant d’œuvres fines et charmantes. Il n’était qu’un apprenti littéraire travaillant au Figaro avec sa jeune compatriote sous la direction de Latouche, et n’ayant sur elle d’autre supériorité que cette supériorité de la barbe si naïvement proclamée par leur commun patron. Les deux collaborateurs de Latouche, s’étant sentis attirés l’un vers l’autre par quelque sympathie, formèrent le dessein d’associer leur inexpérience ; mais quel nom prendraient-ils ? Latouche, consulté, conseilla celui de Jules Sand, pensant peut-être qu’une parenté présumée de l’auteur avec l’assassin de Kotzebue donnerait à l’ouvrage quelque débit. Le premier fruit de cette collaboration fut une nouvelle intitulée la Prima Donna, insérée non sans peine dans la Revue de Paris, puis un roman en cinq volumes : Rose et Blanche, dont la seconde édition surtout fut remaniée par M. Jules Sandeau. Cet ouvrage est devenu aujourd’hui assez rare, et, soit dédain, soit scrupule de délicatesse, n’a pas plus été réimprimé dans la collection des œuvres de Jules Sandeau que dans celle des œuvres de George Sand. Il faut cependant que l’œuvre commune ne fût pas sans valeur pour qu’un éditeur intelligent, dont le nom mérite d’être tiré