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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/764

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peu bohème de ses amis, prendre avec eux ses repas chez Pinson, le restaurateur des gens de lettres, se mêler à la foule qui se ruait aux premières représentations des drames romantiques, souper aux Vendanges de Bourgogne avec Deburau et parcourir en bande joyeuse les rues du quartier latin en faisant aux bourgeois des farces nocturnes. Elle avait à cette époque vingt-huit ans, et on ne peut s’empêcher de regretter qu’aucun peintre ne nous l’ait représentée à cet âge du plein développement de la beauté. Le charmant portrait de Delacroix est postérieur de quelques années, et la gravure si connue de Calamatta nous la fait voir déjà un peu épaissie et avec un certain air pompeux de femme de lettres sous lequel on a peine à retrouver le premier épanouissement de la grâce et de la séduction. Brune, petite, bien prise dans ses vêtemens d’homme, le nez un peu fort, le teint olivâtre, elle ne fut jamais cependant d’une beauté régulière, et sa physionomie étrange pouvait plaire ou déplaire. Ainsi s’explique (et peut-être aussi par la tournure d’esprit si différente des deux hommes) ce double jugement si différent porté sur elle par Mérimée et par Alfred de Musset, à cette même époque de sa vie : « Je l’ai connue, disait Mérimée, maigre comme un clou et noire comme une taupe. » — « C’était, disait Alfred de Musset, une petite créole, pâle, avec de grands yeux noirs. »

Quelle que fût l’économie de ce nouveau genre de vie, les 250 francs par mois n’y purent cependant suffire, et elle dut aviser aux moyens de suppléer à l’exiguïté de cette pension. Au temps de ses tristesses de Nohant, elle s’était plus d’une fois demandé au prix de quel travail elle pourrait acheter son indépendance, et avait essayé sans succès son adresse dans différens métiers : des traductions, c’était trop long ; des portraits au crayon et à l’aquarelle, elle saisissait bien la ressemblance, mais cela manquait d’originalité ; la couture, elle ne voyait pas assez bien et apprit que cela lui rapporterait seulement 10 sous par jour ; des peintures sur bois, la matière première revenait bien cher. Faute de mieux, elle essaya d’écrire, et comme elle avait reconnu qu’elle écrivait vite, facilement, longtemps sans se fatiguer, que ses idées engourdies dans son cerveau s’éveillaient et s’enchaînaient par la déduction au courant de la plume, ce fut assez naturellement qu’arrivée aux prises avec le besoin, elle se tourna vers la littérature « comme étant de tous les petits travaux dont elle était capable celui qui lui offrait le plus de chances de succès comme métier et comme gagne-pain. » Cette résolution reçut peu d’encouragement parmi les relations qu’elle avait nouées ou conservées à Paris. « Est-il vrai, lui demanda la baronne Dudevant, belle-mère de son mari, que vous ayez l’intention d’écrire des livres ? — Oui, madame. — C’est bel