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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/759

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Faut-il aujourd’hui se réjouir de ce que les générations nouvelles semblent en train de se guérir de cette maladie et de se consoler de cette tristesse ? Oui, sans doute, si c’est par un sentiment de résignation courageuse ou d’espérance virile ; mais ne serait-ce point plutôt que l’oiseau des récifs s’accommode aujourd’hui de son sort et qu’il préfère chercher sa pâture parmi les débris des grèves plutôt que de la demander à la hardiesse de son aile et aux hasards de l’océan ?

Un événement brusque, bien que depuis longtemps prévu, vint mettre fin à l’existence étrange qu’Aurore menait à Nohant. Sa grand’mère mourut presque subitement. Les horreurs de l’agonie, qu’on avait redoutées pour elle, lui furent épargnées. « Il n’y eut point, dit sa petite-fille, de lutte entre le corps et l’esprit pour se séparer. Peut-être que déjà l’âme était envolée vers Dieu sur les ailes d’un songe, qui la réunissait à celle de son fils, tandis que nous avions veillé ce corps inerte et insensible. » — « Le soir des funérailles, je voulus, ajoute-t-elle, revoir la chambre de ma grand’mère et donner cette dernière nuit de veille à son souvenir, comme j’en avais donné tant d’autres à sa présence. Aussitôt que tout le bruit eut cessé dans la maison et que je fus assurée d’y être bien seule debout, je descendis et m’enfermai dans cette chambre. J’arrangeai ses fioles comme la dernière fois elle les avait demandées ; je tirai le rideau à demi, comme il avait coutume d’être quand elle le faisait disposer. J’allumai la veilleuse, qui avait encore de l’huile, je ranimai le feu qui n’était pas encore éteint, je m’étendis dans le grand fauteuil, et je m’imaginai qu’elle était encore là et qu’en tâchant de m’assoupir j’entendrais peut-être encore une fois sa faible voix m’appeler… Il n’en fut rien. La bise siffla au dehors, la bouillotte chanta dans l’âtre, et aussi le grillon que ma grand’mère n’avait jamais voulu laisser persécuter, bien qu’il la réveillât souvent. La pendule sonna les heures ; mais la montre à répétition, accrochée au chevet de la malade et qu’elle avait coutume d’interroger souvent du doigt, resta muette. Je finis par ressentir une fatigue qui m’endormit profondément… Quand je m’éveillai, au bout de quelques heures, j’avais tout oublié et je me soulevai pour regarder si elle dormait tranquille. Alors le souvenir revint avec des larmes qui me soulagèrent et dont je couvris son oreiller toujours empreint de la forme de sa tête, puis je sortis de cette chambre où les scellés furent mis le lendemain. »

« Tu perds en moi ta meilleure amie, » furent les dernières paroles que Mme Dupin de Francueil adressa à sa petite-fille. Avec elle en effet toute une portion de la vie d’Aurore, la meilleure, la plus paisible, allait descendre dans le passé. Deux ou trois jours après, sa mère arrivait triomphante, et, après des débats