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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/757

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désigne sous le nom énigmatique de Claudius, lui fournit des têtes, des bras, des jambes. Un jour même il lui apporta le squelette tout entier d’une petite fille, qu’elle garda longtemps dans sa chambre. Claudius étant parti pour Paris, elle noua avec lui une correspondance scientifique et philosophique que son correspondant termina un jour (à sa grande surprise, assure-t-elle) par une déclaration d’amour. Ses allures excentriques, ses études mystérieuses, ses relations enjouées et tranquilles avec des jeunes gens, fils d’anciens amis de son père, « à qui elle donnait une poignée de main sans rougir et se troubler comme une dinde amoureuse, » tout cela scandalisait fort les bons habitans de La Châtre et commença d’amasser sur sa tête ce formidable orage de calomnies ou de médisances qui devait fondre plus tard sur elle. Mais elle s’inquiétait peu de l’opinion des bourgeois de La Châtre, ou plutôt cette sévérité dont elle se sentait environnée ne faisait qu’engendrer chez elle la misanthropie, l’irritation et le mépris des lois de la société. Cette disposition nouvelle ne fit qu’ajouter à sa tristesse, et la lecture de René, de Manfred, d’Hamlet, acheva de tourner à l’exaltation les rêves de sa mélancolie. Elle fut prise de la manie du suicide ; c’était l’eau surtout qui l’attirait comme un charme mystérieux. Elle se promenait au bord de la rivière jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un endroit profond. Alors, s’arrêtant sur le bord, elle se disait : Oui ou non ? assez souvent et assez longtemps pour risquer d’être entraînée par le oui au fond de cette eau transparente qui la magnétisait. Enfin un jour, traversant un gué, elle lança volontairement son cheval vers l’endroit qu’elle savait le plus profond et le plus dangereux. Fort heureusement la pauvre Colette, qui dut n’y rien comprendre, se mit à nager vigoureusement vers la rive sans que sa maîtresse, chez laquelle l’instinct de la vie et de la jeunesse reprit à l’instant toute sa vigueur, essayât de l’en empêcher. Toutes deux faillirent cependant y périr, et l’émotion fut assez forte pour guérir de cette manie étrange l’aventureuse jeune fille.

Ainsi c’est à l’âge de dix-sept ans que l’auteur de Lélia a ressenti les premières atteintes de cette maladie étrange dont Goethe et Chateaubriand ont été les premières victimes et qui s’est transmise de génération en génération pendant près de soixante ans. Toutes les œuvres littéraires auxquelles la première moitié du siècle a donné le jour en sont imprégnées, et il n’y en a guère qui ne porte l’empreinte d’une tristesse morbide. Certes, le pauvre genre humain n’a pas vécu six mille ans, sinon plus, avant de se plaindre de sa destinée, et ce ne sont pas les poètes ou les romanciers du XIXe siècle qui lui ont ouvert les yeux sur son sort misérable. Il y a longtemps que la littérature antique n’a pas trouvé d’expression plus vraie pour dépeindre la condition humaine que de joindre