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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/744

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pendantes des vieux ormes et l’entre-croisement des ronces, à la découverte des creux secs et sablonneux avec des revers de mousses et d’herbes desséchées, où elle pouvait se blottir à l’abri du froid et de la pluie. L’été, elle savait mieux que personne dans quel blé poussaient les plus belles nielles et les plus belles gesses sauvages, dans quelle haie elle trouverait des coronilles et des saxifrages, dans quel pré des mousserons ou des morilles, sur quelles fleurs au bord de l’eau se posaient les demoiselles vertes ou les petits hannetons bleus ; et le soir elle se reposait des fatigues d’une chaude journée à entendre les récits des chanvreurs qui, réunis pour broyer, sur la place voisine du cimetière dont on voyait les croix au clair de lune, faisaient frissonner les habitans du hameau au récit des apparitions de Georgeon, le diable de la Vallée-Noire.

Au milieu de cette existence vagabonde, son éducation intellectuelle n’était pas aussi négligée qu’on pourrait être porté à le croire. Parfois, au plus vif de ses amusemens champêtres, il lui prenait un besoin de solitude ou une rage de lecture ; passant d’un extrême à l’autre, après une période d’activité fiévreuse, elle s’oubliait dans les livres pendant plusieurs jours, et il n’y avait pas moyen de la faire sortir de sa chambre ou du petit boudoir de sa grand’mère. Elle dévorait alors un peu indistinctement tout ce qui lui tombait sous la main, mais de préférence les livres d’histoire et de littérature. À l’âge de onze ans, elle lut d’un trait l’Iliade, puis la Jérusalem délivrée. Ah ! qu’elle les trouvait courtes, et qu’elle fut contrariée d’arriver à la dernière page ! Elle devint triste et comme malade de chagrin de les voir sitôt finies ; mais, le livre une fois fermé, l’illusion durait encore. Elle s’emparait de ces situations, elle s’y établissait en quelque sorte ; les personnages devenaient siens, elle les faisait agir ou parler, et changeait à son gré la suite de leurs aventures. Ce besoin de nourrir son esprit de fictions ne devait pas tarder à prendre une forme plus personnelle. À douze ans, elle s’essaie à écrire et commence une description de la Vallée-Noire et d’une nuit d’été « où la lune labourait les nuages, assise sur sa nacelle d’argent. » Malgré l’admiration enthousiaste de sa grand’mère, elle-même fut assez peu satisfaite de son premier chef-d’œuvre, et, dans l’impuissance de traduire à son gré les conceptions confuses et poétiques de sa pensée, elle se borna à la composition idéale d’une sorte de poème épique dont le héros, baptisé du nom assez bizarre de Corambé, réunissait en lui toutes les perfections. Il était pur et charitable comme Jésus, rayonnant et beau comme Gabriel ; mais il avait aussi la grâce des nymphes d’Orphée et la chaste fierté de Diane ou de Pallas. Il était le ministre céleste d’un Dieu supérieur et tout-puissant qui prolongeait son exil parmi les hommes, pour le punir de son trop d’amour et de miséricorde