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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/738

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équipée, l’existence de la jeune fille est demeurée un mystère jusqu’au jour où Maurice Dupin, devenu lieutenant dans l’armée d’Italie à la pointe de son sabre, la rencontra à Milan, attachée à l’état-major du général X…, déjà mère d’une enfant en bas âge et livrée depuis plusieurs années (ce sont les expressions de sa fille elle-même) à des hasards effrayans. L’amour rendit durable une liaison que le hasard avait nouée, et, quelques années après, un mariage clandestin, contracté malgré la vive opposition de Mme Dupin de Francueil, intervenait juste à temps pour permettre à George Sand de dire, avec une fierté encore assez mal placée, « que du côté par lequel elle tenait au peuple, il n’y eut pas du moins de bâtardise. » Elle naquit en effet le 4 juillet 1804, juste un mois après le mariage de sa mère.

Ainsi, du côté de son père et de son aïeul, la fougue du tempérament et les boutades démocratiques, du côté de sa mère le goût de la vie aventureuse, tel est l’héritage que George Sand recevra de la race. Voyons maintenant si l’éducation va combattre ou favoriser ces instincts. Sa naissance fut si rapide qu’elle eut lieu au milieu d’un petit concert de famille, sans que son père eût le temps de déposer son violon, et sa mère de quitter sa robe rose. « Elle est née en musique et dans le rose, dit un assistant, elle aura du bonheur. » Si quelque trente ans plus tard on avait demandé à celle qui venait d’écrire Lélia ce qu’elle pensait de la justesse de cette prédiction, elle aurait probablement répondu par une éloquente imprécation. L’apaisement des années lui a cependant permis d’écrire « qu’il faut que la vie soit une bien bonne chose en elle-même, puisque les commencemens en sont si doux, » et de parler du charme puissant qui s’attache à ces éclairs du souvenir. L’existence de la petite Aurore (ce fut le nom qu’on lui donna) ne devait pas tarder cependant à être traversée par des épreuves dont la cause persistante fut la lutte établie dès l’origine entre sa mère et sa grand’mère, que sa naissance ne rapprocha que pour un jour. La première enfance d’Aurore Dupin se passa dans un appartement modeste de la rue Grange-Batelière. Ses premiers souvenirs remontent à de longues heures passées au berceau dans un mol ennui et dans une captivité dont un des pâles amusemens était de contempler quelque pli de rideau ou quelque fleur au papier de la chambre en écoutant le bourdonnement des mouches. À l’âge de quatre ans, cette monotone existence fut interrompue par un voyage en Espagne, que Mme Maurice Dupin entreprit à la suite de son mari et qui la conduisit jusqu’à Madrid. Ce fut au retour de ce voyage que Maurice Dupin amena pour la première fois sa famille à Nohant. Du même coup la petite Aurore fit connaissance avec sa grand’mère, auprès de laquelle elle devait passer les plus paisibles années de