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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/716

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par le cap Duncansby ? Et n’avait-il pas mille fois raison le spirituel publiciste qui s’écriait : — Si les parcs sont les poumons de Londres, les poumons de l’Angleterre sont le Canada, l’Inde et l’Australie ? — A quoi il faut ajouter avec un philosophe qu’il n’y a que deux partis à prendre dans ce monde, ou risquer, ou se cacher.

Au reste, l’anti-imperialism ne sera pas d’ici à longtemps une doctrine populaire au-delà de la Manche. Les Anglais, quelques représentations qu’on puisse leur faire, ne sont pas encore dégoûtés de leurs colonies, et ceux qui disent : Que nous importe l’empire, pourvu que la liberté nous reste ! ne sont pas des ennemis fort à craindre pour le cabinet tory. En revanche, il a sur les bras d’autres adversaires plus embarrassans, qui lui disent : — Ne nous parlez plus des Turcs, leur affaire est jugée, et vous n’obtiendrez de nous ni un homme ni une livre sterling pour sauver les héritiers d’Osman du sort qu’ils se sont attiré par leurs fautes. A quoi bon soutenir à grand renfort d’étais une maison vermoulue qui menace ruine et dont les débris retomberont sur votre tête et vous écraseront ? Laissez l’arrêt du destin s’accomplir et les Russes faire ce qu’il leur plaît. Arrangez-vous plutôt avec eux ; ils ne demanderont pas mieux que de vous désintéresser en vous faisant votre part dans la grande curée. Mon Dieu ! il est fâcheux qu’il y ait des loups, et nous ne les aimons pas plus que vous ; mais puisqu’il y en a, il faut hurler bravement avec eux. Les Russes veulent avoir Constantinople, prenez l’Égypte qui est nécessaire à vos communications avec Bombay et Calcutta, et l’empire des Indes sera sauvé. Gibraltar et Malte sont deux clés de la Méditerranée ; emparez-vous de la troisième qui est Port-Saïd ; la Méditerranée pourra désormais être regardée comme un lac anglais, et la maison des Indes de John Bull se trouvera parfaitement protégée contre tous les escrocs et les voleurs de nuit, against either burglars or sneak-thieves [1]. Aujourd’hui l’opinion publique se prononce contre vous, parce qu’elle voit en vous les amis des Turcs ; le jour où vous vous entendrez avec la Russie pour faire main basse sur la défroque du moribond, l’opinion se retournera comme par enchantement, mais ne perdez pas de temps, profitez de l’occasion.

Le publiciste distingué, grand adversaire des anti-impérialistes, que nous avons cité plus haut, est un chaud partisan de l’annexion de l’Égypte ; il a publié sur ce sujet, dans The nineteenth Century, trois articles fort remarqués. Si l’esprit et le talent suffisaient pour gagner une mauvaise cause, M. Dicey aurait converti tout le royaume-uni à son opinion, ce qui n’est point le cas. Il a tâché de démontrer que la prise de possession de l’Égypte serait pour ses compatriotes une entreprise facile, dont le succès serait agréable aux Égyptiens et ne serait

  1. The Khedive’s Egypt, by Edwin De Leon, ex-agent and consul-general to Egypt, London, 1877, p. 9.