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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/714

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éminens qui sentent le fagot, avec les esprits libres, avec ce qu’on appelle le parti de l’intelligence. Jadis les Anglais passaient pour le peuple réfléchi et pondéré par excellence, pour le peuple des idées mesurées, des sages tempéramens. Ils regardaient avec défiance et avec un peu de pitié le radicalisme continental, dont le caractère est de mépriser les traditions, de proclamer des aphorismes et d’en tirer les dernières conséquences, de pousser tout à l’extrême, d’appliquer à toutes les questions un esprit de géométrie rigide et intransigeant. Le radicalisme et l’esprit de géométrie continental ont passé depuis longtemps la Manche. Il y a aujourd’hui en Angleterre beaucoup d’hommes qui se piquent d’être rationalistes en politique comme en religion ; ils remettent en discussion tous les principes, tous les axiomes sur lesquels reposait la vieille Angleterre et qu’ils traitent cavalièrement de préjugés ou de grossières superstitions. Quel Anglais eût consenti autrefois à s’écrier : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ? « Il en est beaucoup à cette heure qui déclarent sans se faire prier que toutes les colonies, y compris les Indes, ne valent pas un bon bill voté par la chambre des communes et ayant pour effet de donner aux classes ouvrières des représentans dans le parlement ou de réformer les abus de la corporation de Londres. A la vérité, aucun d’eux, que nous sachions, n’a encore demandé au gouvernement de restituer la Nouvelle-Zélande aux Maories et Gibraltar aux Espagnols. Dans la pratique, on impose à ses désirs une certaine retenue, mais quand il s’agit de théorie et de discuter les contingens futurs, on ne se refuse rien, et les colonies sont inexorablement sacrifiées à la logique. Si vous représentez à ces Anglais qui ont l’esprit continental que Constantinople aux mains des Russes mettrait en danger l’empire des Indes, ils vous répondent froidement d’abord que vous vous trompez, ensuite, qu’eussiez-vous raison, ce ne serait pas un motif suffisant pour déterminer le lion britannique à combattre unguibus et rostro les projets de l’aigle à deux têtes, attendu quo la possession des Indes n’est point nécessaire au bonheur du royaume-uni. — Nous avons eu la sottise, vous diront ces intrépides logiciens, d’acquérir sur toutes les mers et sur tous les continens une foule de colonies, que nous sommes tenus de surveiller et de protéger. Que nous rapportent ces colonies ? Rien ou presque rien ; elles ne sont pour nous qu’une charge, a dead weight. Puisque la sottise est faite, nous sommes bien forcés d’en subir les conséquences, et nous ne pouvons songer à nous débarrasser d’ici à demain de toutes nos fermes, de toutes nos métairies, de toutes nos possessions prochaines ou lointaines. Nous avons contracté envers les peuples que nous avons pris sous notre protectorat des obligations dont il ne nous est pas permis de nous affranchir volontairement ; mais, si quelque cas de force majeure nous déliait de nos engagemens, nous aurions grand tort de nous obstiner par un sentiment de vaine gloire à conserver l’empire fondé par nos