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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/710

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contraire. C’est le souverain et son gouvernement qui demeurent fidèles aux traditions séculaires de la politique anglaise, c’est l’opinion publique qui proteste contre ce qu’elle appelle une politique surannée, laquelle, à son dire, repose sur de vieux préjugés et ne répond plus aux besoins nouveaux ni aux idées du jour, et comme en Angleterre le gouvernement est gouverné par l’opinion, le cabinet tory s’est trouvé dans un cruel embarras. Il voulait agir et il ne pouvait pas ; il en était réduit à montrer à l’Europe le fourreau de son épée, en l’assurant que l’épée était dedans et qu’il aurait bientôt fait de l’en tirer ; mais ce n’était pas la vue d’un fourreau qui pouvait contraindre le& Russes à donner des bornes à leur victoire, ni les empêcher d’aller à Constantinople ou même d’y rester.

Jusqu’à ces derniers temps, la politique anglaise n’avait point été une politique d’insulaires, elle ne s’était jamais désintéressée des affaires de l’Europe ; elle exerçait une sorte de police sur le continent, elle se faisait un devoir de réprimer la licence des uns, de venir en aide à la faiblesse des autres. La politique anglaise s’arrogeait en quelque manière un droit de visite sur l’ambition des grands empires, et quand ces grands empires aspiraient à l’omnipotence, quand ils méditaient quelque grave attentat contre l’équilibre européen, elle se mettait en travers de leurs projets et leur barrait le passage ; whigs ou tories, les hommes d’état britanniques de la vieille école posaient en principe que lorsque le continent a un maître, l’indépendance de l’Angleterre est en danger. La politique anglaise, en remplissant ce rôle aussi glorieux qu’utile, était à la fois libérale et conservatrice. Il y avait un certain nombre d’états dont elle jugeait la conservation nécessaire à sa propre grandeur et à la liberté de ses mouvemens. Parmi ces états nécessaires figurait la Turquie, chargée de garder les clés du Bosphore et des Dardanelles, clés précieuses qu’on ne saurait sans péril abandonner aux mains d’un état conquérant. En vain là Turquie avait-elle lassé par ses déplorables déportemens la bienveillance de ses protecteurs ; quand on a un portier qui a le tort de battre sa femme ou, de mal élever ses enfans ; mais qui, au demeurant, s’acquitte bien des devoirs de sa charge, on lui adresse des réprimandes, on lui rappelle ses obligations de chef de famille, mais on ne le renvoie pas, aussi longtemps qu’on juge impossible de le remplacer, et les bons portiers sont rares.

Dès le début de la guerre russo-turque, le cabinet tory avait déclaré qu’il ne ferait pas la guerre pour les intérêts ottomans, mais qu’il était prêt à la faire pour les intérêts britanniques, que sa neutralité était une neutralité conditionnelle, et que si les Russes victorieux poussaient trop loin leurs succès, il s’empresserait de prendre des mesures de précaution ; ces mesures de précaution, il ne les a pas prises, et quand il s’est retrouvé le 17 janvier en présence du parlement, il n’a pas osé lui déclarer que le moment était venu, qu’il fallait agir. Il s’est contenté