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L’expédition et la prise d’Alger, mesurées à la grandeur, aux difficultés, aux risques et enfin aux résultats politiques de l’entreprise, furent certainement, entre tous les événemens militaires et maritimes de ce siècle, l’un des plus extraordinaires et des plus éclatans. Il s’agissait de détruire « un nid de pirates et de renégats à qui toute l’Europe avait payé tribut pendant des siècles, en vue de protéger des intérêts que le tribut ne sauvegardait pas[1], » et le souvenir des efforts faits jusque-là par l’Europe pour descendre sur ces côtes sans abri du nord de l’Afrique et pour venger par les armes tant d’insultes accumulées n’était pas propre à exalter la confiance des marins et des soldats de la France de 1830. Ces efforts du passé comportaient en principal : 1° la célèbre expédition de 1541 conduite par l’empereur Charles-Quint en personne, terminée par la presque destruction, sous Alger, de son armée de débarquement et par la dispersion de sa flotte ; 2° l’immense désastre du roi Sébastien Ier de Portugal, entré en 1578 au Maroc, par Tanger, base, d’opérations qui lui appartenait, avec une armée dont on ne revit jamais ni le chef ni les soldats ; 3° les bombardemens d’Alger, stériles, bien qu’énergiquement exécutés, des escadres de Duquesne en 1682 et de Tourville en 1688 ; 4° le second désastre maritime que l’Espagne était venue chercher devant Alger en 1775. Entre toutes les entreprises tentées contre Alger, une seule, le bombardement de 1816 par l’escadre anglaise aux ordres de lord Exmouth, avait eu de sérieux résultats politiques (mise en liberté des captifs de toutes les nations, et abolition, par traité, de l’esclavage des chrétiens) ; mais les Anglais, favorisés par l’état du temps et de la mer, s’étaient bornés à ruiner par le canon les défenses maritimes de la place et une partie de la ville, sans effectuer de débarquement.

L’expédition maritime et militaire de 1830, si habilement, énergiquement et heureusement exécutée, fut donc au plus haut point glorieuse pour les armes françaises. Elle était digne de mémoire par un autre côté que je veux faire ressortir ici. Elle fut, contemporainement parlant, « la dernière de nos opérations de guerre étudiée et préparée comme on étudiait et préparait autrefois les entreprises qui engageaient la politique et l’honneur du pays. » Par l’étendue des prévisions, comme par l’étude et le choix des moyens, cette préparation est restée à l’état de modèle ; elle avait trouvé le sien dans la préparation de la célèbre expédition d’Égypte, dont les données avaient été fournies trente-deux ans auparavant et suivies dans leurs détails d’application par le général Bonaparte lui-même. L’une et l’autre n’avaient pas duré moins de dix-huit

  1. Annales historiques.