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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/646

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à dessein pour faire contraste avec la chasteté du récit et tromper ainsi d’une manière piquante l’attente du lecteur.

Un étudiant qui est allé au bal de l’Opéra pour chercher des consolations au cruel chagrin d’un premier, mais vulgaire amour, y fait encontre d’un domino séparé de ses guides protecteurs par la cohue tourbillonnante des masques. Il a l’esprit de la deviner, la modestie de la respecter, et, après avoir coupé court au flux de ses galanteries burlesques, il s’est offert à l’accompagner hors de la salle. Le temps d’échanger quelques paroles, de la retirer du tourbillon et de la remettre en lieu sûr, et il emporte un amour qui durera autant que sa vie. Il a trouvé le dictame qu’il était allé chercher à l’Opéra contre les maux que font les mauvaises amours. Les années passent, le jeune étudiant devient un homme blessé au cœur d’un souvenir dont il ne veut pas guérir, et ne demandant de remède qu’aux joies austères et héroïques de la science et de l’action. Vaillant marin et grand explorateur, il devient l’ami et comme le fils d’un vieil amiral dont il sauve les jours en recevant à son compte les flèches qui lui étaient destinées. Un jour, à la fin d’une longue convalescence, le vieil amiral lui présente inopinément sa femme, et, surprise à la fois heureuse et cruelle, cette femme, c’est le domino dont l’image n’a plus quitté son âme depuis cette nuit dont le lendemain s’est fait attendre si longtemps. La destinée semble donc vouloir les unir, mais la souillure dont ils se sont écartés une première fois est encore là devant eux, menaçante et plus odieuse que jamais ; ils se regardent, se comprennent, et, sans échanger une parole, se dérobent de nouveau l’un à l’autre, malgré l’insistance de l’amiral qui ne peut comprendre le secret de cette apparente indifférence. Enfin le mot de l’énigme est découvert par celui-là seul qui a le droit de la connaître et qui unit à son lit de mort les deux amans par une clause formelle de ses dernières volontés, récompensant ainsi un amour dont il a été respecté. C’est un petit chef-d’œuvre de sensibilité et de passion noble que cette nouvelle, écrite et conçue dans une manière dont le roman contemporain nous a depuis longtemps déshabitués, qui débute avec la pétulance d’un récit de De Musset, — le De Musset des Deux Maîtresses ou de Mimi Pinson, — et continue avec la chasteté et l’élévation d’un récit d’Alfred de Vigny. Lisez-la en toute confiance, et si vous n’avez pas l’heur d’en être ému, ne vous en vantez pas trop haut, car ce serait une preuve ou que l’acide de notre littérature actuelle a déjà trop mordu sur votre goût, ou qu’il manque à votre cœur une certaine fibre sans laquelle on peut vivre assurément, mais qu’il vaut mieux avoir cependant, dût-on en souffrir comme le héros du récit.

Une autre nouvelle d’un ordre sinon plus rare, au moins plus