Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/633

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


trouveras-tu au loin que tu n’aies laissé à ton logis, moins l’amour véridique et fidèle que tu auras fui ? dit au jeune homme cette poétique fantaisie. Nulle part les oiseaux ne chantent mieux que sous la feuillée des forêts de ton pays natal, nulle part les fleurs ne sont plus parfumées que celles des haies de tes campagnes connues, partout tu rencontreras les mêmes laideurs que tu auras cru fuir, des maisons de pierre, des villes de boue, la face humaine et ses mensonges, pour parler comme le poète. La liberté que tu cherches à si grands risques, elle n’est pas ailleurs que dans la confiance en un cœur qui nous aime, car la vie livrée au hasard des passions et des aventures est toujours incertaine et inquiète. Est-ce donc liberté qu’inquiétude, et sécurité qu’incertitude ? Heureux le jeune homme qui n’a accompli qu’en rêve ce voyage où il vous plaira, si désirable en apparence, mais d’où l’on ne revient guère qu’avec de terribles compagnons, le remords ou la honte quelquefois, le désespoir souvent, la tristesse toujours. C’est la morale des contes heureux, laquelle, comme on le sait, convient à tous, au contraire de celle des contes tragiques qui ne convient qu’aux peu enviables et peu enviés privilégiés de la douleur.

Il est bien vieux, ce joli Voyage où il vous plaira, car, si nous comptons exactement, il a bien maintenant quarante ans de date, et cependant il ne porte aucune ride. Conçu avec jeunesse, composé à l’adresse de la jeunesse, il en conserve les fraîches couleurs, et en présente surtout tous les jolis contrastes. Cela est d’une allure à la fois leste et paresseuse, d’un parler à la fois pudique et libertin, d’une toilette à la fois coquette et négligée, pimpant avec de l’insouciance, bon enfant avec de l’apprêt. A telle page d’une candeur presque craintive je distingue comme le reflet des rougeurs aimables de l’adolescence, à telle autre fantasquement émue sa facilité aux larmes, à la turbulence de telle autre encore son effroi du bonheur tranquille et de la prudente sagesse, tandis que l’ensemble du livre nous présente comme un miroir fidèle l’image de la vie chimériquement antithétique que tout jeune homme se flatte de pouvoir mener innocemment, c’est-à-dire un voyage où il vous plaira, de durée plus ou moins longue, avec la pureté pour étoile idéale et le désordre pour compagnon réel. La fantaisie et la poésie abondent, comme il est naturel à un livré écrit par de jeunes auteurs et qui se pique de conseiller la jeunesse avec le spectacle de ses erreurs, poétiques même lorsqu’elles sont répréhensibles, étant protégées contre la laideur par le privilège de l’âge. Les traces des belles lectures chères aux jeunes gens doués pour la sensibilité, la rêverie et l’amour, y sont aussi bien visibles ; ici un atome de Pétrone, et là davantage d’Apulée, plus loin un souvenir très direct