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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/625

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de la moralité des entrepreneurs, et de faire examiner si leurs salles étaient « bien ventilées, suffisamment spacieuses, et offraient des garanties pour la sécurité des spectateurs. »

On conçoit aisément qu’ayant moins de frais que les théâtres, et qu’étant favorisés par la tolérance de la police, il se fonde tous les jours des cafés-concerts nouveaux, et qu’il se rencontre beaucoup d’entrepreneurs pour se genre de spectacles. Aussi chaque quartier de Paris en compte-t-il plusieurs. On ne connaît généralement que ceux des arrondissemens du centre, qui se transportent aux Champs-Élysées pendant l’été ; or il en existe dans tous les coins de Paris, et appropriés aux différentes classes de la société. Nous en avons visité un grand nombre, afin de nous renseigner de visu, et nous avons fait certaines remarques intéressantes.

Avenue de la Motte-Piquet, à deux pas des Invalides, le public se compose presque exclusivement de soldats et de sous-officiers. Imaginez une salle de moyenne grandeur, à l’extrémité de laquelle on a construit une scène avec quatre planches ; comme décor une toile de fond représentant la terrasse d’un château style Louis XV, çà et là des tables rondes, comme dans les cafés ordinaires, avec des chaises de paille. Près de la scène, un piano, l’unique orchestre, où joue un musicien efflanqué qui fume avec acharnement. Les actrices, au nombre de deux, restent assises sur la scène quand elles ne chantent pas ; un comédien en habit noir, avec un gilet d’un blanc douteux, compose avec elles la troupe du concert. L’une de ces dames porte un costume de bergère des Alpes, l’autre une robe blanche. Quant au public, outre les soldats, il est formé par quelques ouvriers et cinq ou six petits rentiers dont la redingote tranche sur la blouse bleue et le pantalon rouge. C’est au milieu du choc des verres et d’une épaisse fumée de tabac que le chanteur et les chanteuses exhibent leur talent ; généralement les spectateurs reprennent en chœur le refrain que les militaires accompagnent en frappant le parquet de leur sabre. C’est le genre plaintif mêle d’intentions égrillardes qui obtient là le plus de succès ; on s’apitoie sur le sort des « pauvres feuilles mortes, » des « pauvres oiseaux déplumés » ou des « pauvres nuages qui passent. » On retrouve là dedans le sentimentalisme pleurard à la mode naguère, même dans les salons. Le public applaudit avec enthousiasme quand à la romance bête succède la chansonnette obscène.

Près de la barrière d’Italie, à l’extrémité du quartier Mouffetard, il existe au commencement de l’avenue de Choisy un café-concert d’un autre genre, fréquenté par les ouvriers tanneurs des rues avoisinantes, et par tout un monde de travailleurs. Celui-là n’ouvre que le jeudi et le dimanche ; l’entrée coûte 50 centimes, et