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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/617

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ordonnance n’a jamais été rapportée ; légalement parlant, elle est toujours en vigueur, mais elle n’est plus respectée.

En 1872, le nombre des cafés-concerts flottait entre 120 et 145. Ce chiffre effraya certaines personnes qui voient avec raison dans ces mauvais lieux les pires ennemis de la morale et du goût public, ajoutons de la grandeur littéraire de notre pays. Que s’est-il produit en effet ? Dans les premiers temps, maintenus par l’article 68 de cette ordonnance de police, les cafés-concerts ne donnèrent que des chansonnettes dites en habit de ville, et sans mélange de prose. Le spectacle était peu attrayant en somme ? la foule ne vint pas, et la clientèle de ces établissemens resta la même, c’est-à-dire qu’elle fut composée, ainsi qu’auparavant, d’oisifs, de curieux et de passans. Généralement il y avait peu de femmes. Or le propriétaire d’un de ces cafés-concerts comprit qu’il existait dans Paris toute une classe de gens dont on pouvait enlever la clientèle aux théâtres : les travailleurs de toute espèce, bourgeois, ouvriers, boutiquiers, commis et petits rentiers, viendraient au café-concert de préférence, sitôt qu’ils y trouveraient à peu près le même programme que dans les salles de spectacle. Ces établissemens jouissent de plusieurs avantages, en effet, qui leur permettent de faire payer les places moins cher ; les meilleures ne coûtent que 2 francs.

Il s’agissait donc d’éluder l’ordonnance de police en composant des programmes pouvant rivaliser avec ceux des théâtres. Une chansonnette dite par un homme en habit noir ou par une femme en toilette décolletée ne produit pas l’illusion du costume. Le costume étant interdit, on imagina de grimer chaque acteur ou chaque actrice selon ce qu’ils avaient à dire. Si la chansonnette parlait d’un vieil invalide, le comédien arrivait en habit noir, en cravate blanche, mais le visage était grimé en vieux. L’administration ne pouvait pas se plaindre : l’ordonnance de police n’avait pas prévu le cas. Ceci fait, on mêla à chaque chansonnette deux ou trois lignes de récitatif, ce qu’on appelle « le parlé. » C’était marcher sur le terrain défendu, mais l’infraction était si légère en somme qu’on la toléra. L’administration se dit que cela ne constituait pas un délit bien grave : elle avait compté sans l’imagination et la ruse des entrepreneurs de cafés-concerts.

L’un d’eux imagina un beau soir d’embaucher une tragédienne sans engagement. L’aventure fit un certain bruit dans la presse parisienne, qui, se laissant prendre aux apparences, applaudit à ce qu’elle appela une tentative littéraire. La direction des théâtres ne pouvait rien empêcher, puisque l’un des funestes effets du décret du 6 janvier 1864 était d’autoriser l’avilissement du répertoire. Certes il est bon d’initier la foule aux chefs-d’œuvre ; encore faut-il