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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/587

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II

C’est ainsi qu’entre quelques hommes d’élite, pendant les premiers mois de 1820, à côté ou en dehors des luttes publiques, se poursuivait un débat intime dont l’objet était la situation de la France, l’avenir même de la restauration, de la monarchie constitutionnelle. Cette crise de 1820, préparée depuis plus d’une année par une série d’incidens, surtout par un réveil sensible de passions hostiles, dévoilée ou précipitée par le crime du 13 février, était certainement des plus graves. Elle résumait sous une forme dramatique un problème qui s’est reproduit bien des fois depuis qu’il y a des parlemens et des constitutions. Il s’agissait de savoir si le règne des idées et des hommes du 5 septembre allait sombrer, si à la place d’un gouvernement du centre, d’une majorité de raison et de transaction, il n’y aurait plus que deux camps opposés et tranchés, l’un réunissant toutes les nuances de la droite, depuis les « ultras » jusqu’à M. Lainé, l’autre ralliant toutes les forces du libéralisme, depuis M. de Lafayette jusqu’à Royer-Collard. Il s’agissait en un mot de la fortune de la politique modérée, soumise en ce moment à l’épreuve la plus décisive.

Tout dépendait peut-être encore de ce que feraient le centre droit et le centre gauche, ces deux groupes modérateurs, alors comme toujours intéressés à s’unir et divisés, alors comme toujours, par des susceptibilités, par des ombrages encore plus que par des incompatibilités absolues. Le plus calme des doctrinaires, M. de Barante, le disait avec une tristesse clairvoyante, « on était en disposition de se blesser, » de ne pas s’entendre et de préparer la séparation en la redoutant. Assurément, lorsque des hommes comme Royer-Collard, Camille Jordan, M. Courvoisier, s’inquiétaient de voir le ministère et ses amis les plus intimes incliner vers la droite, lorsqu’ils combattaient des mesures d’exception ou de réforme constitutionnelle, ils étaient dans la logique de leurs idées, ils restaient des libéraux sans cesser d’être des royalistes ; mais ils ne voyaient pas qu’en multipliant les difficultés, en menaçant de se replier vers la gauche, en parlant de « tirer tout à fait l’épée hors du fourreau, » ils risquaient de tout perdre, ils affaiblissaient par leur défection le « dernier ministère modéré possible » pour le moment ; ils poussaient encore plus le duc de Richelieu vers la droite, et ils n’étaient plus eux-mêmes que les alliés éloquens, la décoration et la force d’une opposition dont ils ne partageaient pas les arrière-pensées hostiles. Et les hommes du centre droit, eux aussi, pouvaient avoir raison quand ils s’inquiétaient pour la