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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/581

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avec De Serre, il se hâtait de lui écrire avec émotion : « C’est de vous surtout, cher ami, que je veux, vous parler. Votre situation devient étrange au sein de ce ministère ouvertement allié au côté droit. Ce n’est pas là ce qu’il y a de plus remarquable ; mais vous ne pouvez pas ne pas voir que vous êtes immolé dans cette alliance. Ainsi il est établi comme article de foi du nouveau symbole que tout le mal vient de la session dernière et particulièrement de la loi antisociale de la presse, des principes des organisateurs sur lesquels elle est appuyée. Si vous êtes convaincu que vous étiez l’année passée un jacobin, vous pouvez vous replacer au banc des ministres sous la protection de votre repentir ; mais, si vous n’êtes pas résolu de vous désavouer, vous ferez une étrange figure. C’est à quoi je vous demande de penser… J’ai fait un beau rêve : j’ai songé l’alliance de l’ordre et de la liberté, de la légitimité et de la révolution, je suis réveillé ! Je ne dis pas qu’on ne puisse traîner misérablement ; mais il n’y a pas de raison de s’en mêler… » Royer-Collard, en épanchant ses amertumes dans l’intimité, se flattait encore d’émouvoir l’absent, comme d’autres se flattaient aussi de gagner cet éloquent absent à une politique contraire.

Entre les deux camps, dans ce monde tourbillonnant et agité de Paris, le garde des sceaux avait un confident éprouvé et sûr qui n’est pas le personnage le moins curieux de ce drame par correspondance. C’était Froc de La Boulaye, homme d’une singulière vivacité d’esprit, indépendant par sa fortune, désintéressé de toute ambition, observateur par goût, et avant tout dévoué à De Serre, dont il se chargeait de garder la position et les intérêts. Froc de La Boulaye avait l’avantage d’être lié avec tout le monde, avec Royer-Collard et le duc de Broglie, comme avec M. Decazes et le duc de Richelieu. Son rôle était de tout voir, de tout entendre, de tout recueillir, et de transmettre jour par jour, heure par heure à Nice la gazette familière du parlement, des salons, du ministère et des partis. « Je vous écris tous les jours, disait-il, parce qu’il y a des impressions de tous les jours… Je suis une glace qui réfléchit les objets qu’on lui présente, beaux ou laids ; ne la cassez pas… » Et en effet, il disait tout librement, spirituellement, avec un mélange de bonne humeur et de raison hardie. Au fond, cet esprit honnête et distingué était un royaliste sincère, modéré de sentimens, effrayé des périls révolutionnaires, et mettant pour le moment toute sa politique dans l’alliance au pouvoir des deux hommes pour lesquels il avait un culte, le duc de Richelieu et De Serre. Pour lui, tout s’effaçait devant cela. Entre le nouveau président du conseil et le garde des sceaux, il. était l’intermédiaire le plus actif et le plus précieux. Il ne cessait d’écrire sur tous les tons et sous