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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/574

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l’orage s’était déchaîné à Paris, emportant dans un tourbillon de haines et de colères de parti le chef du cabinet, qui semblait expier par une chute soudaine l’éclat d’une fortune trop extraordinaire pour n’avoir pas excité l’envie.

Destinée singulière d’un homme qui a dû à des circonstances exceptionnelles de marquer par sa disgrâce une heure décisive de l’histoire ! Depuis quatre ans tout au plus, M. Decazes avait paru sur la scène. Élevé rapidement de la préfecture de police à la présidence du conseil par l’attachement de Louis XVIII, qui voyait en lui son œuvre et sa création, ministre du goût et du cœur du prince, il avait été certainement au pouvoir le serviteur habile, séduisant et dévoué d’une patriotique pensée d’alliance entre la restauration et la France nouvelle. Son crime, irrémissible aux yeux des « ultras, » était d’avoir préparé, conseillé plus que tout autre l’ordonnance du 5 septembre 1816, et d’être resté le représentant d’une politique qui avait dépossédé une majorité royaliste. On ne lui pardonnait ni une fortune qui offensait la vieille noblesse de cour, ni une faveur dont il n’usait que dans un intérêt de modération humaine et libérale. L’élection de Grégoire avait été une première épreuve pour son crédit. L’assassinat du duc de Berry devenait aussitôt le signal du plus effroyable assaut organisé partout, sous toutes les formes, pour arracher au roi le favori qu’on accusait d’être le complice des révolutionnaires et des régicides, qu’on ne craignait pas de menacer tout haut du sort d’un maréchal d’Ancre ! Pendant quelques jours, les passions les plus violentes s’acharnaient contre un seul homme. Vainement M. Decazes, ému lui-même des périls de la monarchie, essayait de tenir tête et de désarmer ces fureurs en se hâtant de proposer, avec la loi des élections qui avait été préparée, qui devait être présentée le 14 février, deux lois nouvelles d’exception, l’une sur la suspension de la liberté individuelle, l’autre sur le rétablissement de la censure des journaux. Les royalistes, âpres à saisir l’occasion, dédaignaient ces demi-satisfactions ; ils voulaient bien les lois de sûreté, ils ne voulaient pas en laisser l’exécution à celui qu’ils appelaient outrageusement le « Séjan libournais, » contre qui un énergumène de la droite, M. Clausel de Coussergues, avait lancé dès la première heure une motion de mise en accusation. Aux projets ministériels, on opposait la menace des coalitions, des hostilités parlementaires. Aux résistances du roi, fidèle au président du conseil et vivement irrité des injures qui, à travers son ministre de cœur, allaient jusqu’à lui, on opposait de pathétiques scènes de famille. Le comte d’Artois, la duchesse d’Angoulême, égarés par les excitations de leur petite cour, ne craignaient pas d’aller se traîner, couverts de deuil,