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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/518

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Michel-Ange, à cette époque, avait soixante-deux ans, Vittoria quarante-quatre. On a judicieusement observé que dans les œuvres poétiques de Michel-Ange s’affirme le côté tendre, et même, si l’on veut, féminin de sa nature, tandis que dans ses œuvres de peinture et de sculpture c’est le contraire qui arrive. Autant nous en pourrions dire de son commerce avec Vittoria Colonna. Au nombre de ses poésies, presque toutes dédiées à la noble dame, il en est une où ce caractère de douceur est surtout exprimé : je veux parler de ce sonnet dont une image empruntée à la statuaire a fourni le motif, et dans lequel Michel-Ange se représente comme un modèle de grossière étoffe qui par l’effort d’une main délicate va s’amender, s’assouplir et se transformer. Sur le chapitre de leur tendresse et de leur constance mutuelle, Condivi ne tarit pas ; l’élève nous raconte à ce sujet les choses les plus édifiantes : il recevait à chaque instant des lettres pleines de sentimens nobles, et lui-même y répondait par des sonnets pleins d’émotion, si bien qu’elle eut un jour à le supplier de modérer ses ardeurs qui venaient les troubler, elle jusque dans ses recueillemens du soir, lui dans ses matinées de travail à Saint-Pierre ; mais un tel penchant n’était point de ceux que la volonté gouverne, et la grande dame, au cours de ses fréquentes absences, ne se serait pas une seule fois rapprochée de Rome sans se détourner un peu de son chemin pour rendre visite au grand artiste.


VI. — VITTORIA COLONNA. — SES ANCÊTRES. — SON MARIAGE, SON VEUVAGE ET SES ELEGIES.

En allant d’Albano à Frascati par Castel-Gandolfo, vous apercevez la petite ville de Marino grimpant sauvage et pittoresque, avec Ses toits grisâtres et ses arbres rares, le long d’une de ces montagnes qui enserrent la vallée de la Terentina et que domine un château féodal aux tours croulantes. Un bois épais, dont il ne reste également plus que les ruines, couronnait jadis ces hauteurs et descendait jusque sur le bord du bassin où dorment les eaux profondes du lac Albano. Là naquit en 1490 Vittoria Colonna. Origine plus brillante ne se pouvait souhaiter ; par sa mère, qui était Feltre, elle appartenait aux ducs d’Urbin, et pour père elle avait Fabrizio Colonna, un des tacticiens les plus renommés de son temps, celui-là même que Machiavel, dans ses Dialogues sur fart militaire des Romains, charge de faire la leçon. Il faudrait se reporter au sein de la Rome du moyen âge pour apprécier ce que c’était que cette race des Colonna, toujours et partout alors inévitablement mêlée aux destinées de la ville éternelle ; dans toutes les querelles de l’empire