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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/517

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et son ironie alors tournait au badinage : dans un de ses sonnets, ; il se montre couché sur le dos pour peindre un plafond et se divertit à décrire l’effet comique de sa posture ; autre part, il consacrera une suite d’octaves à raconter comment sa maîtresse s’est logée en son cœur et n’en veut plus sortir, tout cela très simplement et de ce style naïf des anciens maîtres qui se retrouve dans telle de ses peintures, l’Enlèvement de Ganymède par exemple ; un aigle emporte vers le ciel l’adolescent, tandis que tout en bas, sur la terre, un pauvre chien aboie en regardant l’immensité où son jeune ami va disparaître. Siècle plein de grandeur et de jeunesse, tout y est en proportion, l’artiste, le monarque, les événemens ; comme prêtres selon l’Évangile et souverains pontifes selon les apôtres, assurément les Alexandre VI, les Jules II, les Léon X, prêtent à dire, mais qu’on essaie un moment de ne les considérer qu’au seul point de vue d’un Raphaël ou d’un Michel-Ange, quels brillans princes !

« C’est un rare bonheur, écrit M. Herman Grimm, que la rencontre d’un grand siècle avec un grand génie. Un homme naîtrait aujourd’hui doué de facultés pareilles, doué de cette puissance indomptable, qu’il ne trouverait rien de ce que cet homme (Michel-Ange) a trouvé ; dès lors qu’adviendrait-il ? » Ici un parallèle se présente : prenons Beethoven et donnons pour milieu au développement de son génie un autre siècle, prêtons-lui d’autres hommes pour contemporains, sans doute son génie n’en sera ni plus vaste ni plus profond, mais son âme y gagnera de ressentir moins la misère de l’existence. Et par misère remarquez que je n’entends point simplement parler du manque d’argent, la vraie misère pour Beethoven fut de vivre méconnu, délaissé du public de son temps, de n’avoir affaire qu’à des princes incapables de le comprendre. Avoir devant soi la haute mer, y naviguer à pleines voiles, lutter contre les vents, la tempête et toujours, à travers les mille périls qui vous assiègent, garder la conscience de sa force et voir les autres s’agiter à distance dans le sillon que votre barque a creusé, tel fut le sort de Michel-Ange, du divin Michel-Ange, comme on l’appelait ! Beethoven n’eut jamais à se mesurer avec le libre océan, il lui fallut, pauvre rameur, louvoyer avec sa galère entre d’étroits courans et souvent rester ensablé ; trop fier pour crier au secours et n’attendant rien que de son courage. Ce qui manqua Beethoven, c’est un Laurent le Magnifique, un Jules II, une Vittoria Colonna. Michel-Ange eut tout cela : nature de granit où « l’éternel féminin » marqua sur le tard son empreinte.

Il venait de terminer les travaux de la Sixtine et commençait à s’engager dans le labyrinthe de tribulations dont le monument de Jules II nous raconte l’histoire, lorsqu’elle et lui se rencontrèrent.