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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/495

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bras une jeune fille assise à côté de lui sur un banc. Raphaël a peint cette assiette, idéalisé selon sa manière les traits du modèle, et l’objet d’art sort d’une fabrique d’Urbin ; rien assurément de plus vraisemblable que cette explication, mais ce diable de Passavant a réplique à tout, et le voici qui nous démontre que jamais à cette époque il n’y eut à Urbin la moindre fabrique de majolique. Cette première légende écartée, vous vous retrouvez en présence de la Fornarina, dont le roman, s’encadre dans l’espace des quatorze années que Raphaël vécut à Rome. Elle habitait, au n° 20 de la via Santa Dorotea, une maison qu’on nous montre encore aujourd’hui. La charmante jeune fille se tenait souvent dans un petit jardin de la maison, où, par-dessus un mur peu élevé, il était facile de la voir du dehors. Aussi les jeunes gens, les artistes surtout, passionnés toujours pour la beauté, ne manquaient pas de venir la contempler en se dressant par-dessus le mur. Raphaël l’aurait vue pour la première fois pendant qu’elle plongeait ses jolis pieds dans une source du jardin ; ébloui de tant de beauté, il aurait soudain été pris du plus violent amour ; puis, après avoir fait connaissance avec cette jeune fille, découvrant en elle des sentimens exquis, il s’y serait attaché au point de ne pouvoir plus vivre sans elle. Ce récit, remarque Passavant, est sans doute fort attrayant, il est même soutenu par une petite peinture, attribuée à Sébastien del Piombo, où l’on aperçoit Raphaël assis près de la fontaine du jardin avec sa bien-aimée ; mais de nouvelles recherches ont amené la preuve qu’il ne s’agissait là que d’une pure invention, et même que ce nom de Fornarina avait été imaginé seulement vers le milieu du XVIIe siècle. D’autres ont prétendu que la jolie fille d’Urbin et la belle boulangère de Rome n’étaient qu’une seule et même personne ; mais c’est encore là, paraît-il, une assertion frappée de faux par les informations récentes, et force alors serait de revenir à la donnée de Vasari que « Raphaël aima une jeune fille qui demeurait avec lui et à laquelle il fut dévoué jusqu’au dernier moment de sa vie. » Tout ce qu’on peut dire avec certitude c’est qu’elle se nommait Margarita, étant désignée sous ce nom dans une note manuscrite du XVIe siècle en marge d’une édition de Vasari de 1568 qui appartient à l’avocat Vannutelli à Rome. Le premier soin de Raphaël, lorsqu’il sentit la mort venir, fut de prendre les dispositions nécessaires pour assurer le bien-être de sa maîtresse. Fece testamento ; e prima come cristiano mando l’amata sua fuor di casa e le lascio modo di vivere onestamente, dopo divise le cose sue fra discepoli, etc., etc. Il convient ici de se tenir au texte de Vasari, sans creuser ni forcer la lettre. Ainsi Vasari ne nous dit pas qu’en agissant de la sorte Raphaël ait songé à rien qui ne soit dans le