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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/466

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vieux viveur sans préjugés, qui ne croit plus qu’à la tenue, dont la vie, au moral comme au physique, n’a été qu’un perpétuel maquillage, est un type très réussi. Sa fuite pour échapper au scandale d’un jugement correctionnel, sa dernière promenade dans Paris en quête d’un coin ignoré où il pourra mourir « tout en sauvant la tenue, » son dernier coup de chapeau, sur le boulevard, à la belle Mme Jenkins, qui, elle aussi, court au suicide, comptent parmi les passages les plus dramatiques du livre. — Jenkins, le faux honnête homme, avec sa tête d’apôtre, sa parole doucereuse et ses vices prudemment dissimulés sous une enveloppe onctueuse et cordiale, est également un type d’hypocrite bien composé et habilement dessiné.

Félicia Ruys, fille d’un grand sculpteur, artiste elle-même, pervertie avant d’avoir quinze ans, « sans mère, sans famille, élevée à tas avec les modèles, les maîtresses de son père, » est une création moins heureuse. Elle a le défaut de manquer de charme et d’être presque antipathique. On s’intéresse médiocrement à cette fille libre, posée d’abord comme une grande artiste à l’âme fière, aux goûts élevés, et qui finit piteusement dans les bras de Jenkins, après s’être livrée sans amour au duc de Mora.

Ce dernier est vraiment le héros du livre. M. Alphonse Daudet a réservé ses couleurs les plus riches et les plus savantes, ses coups de crayon les plus élégans et les plus déliés, les plus merveilleuses ressources de son talent d’artiste et d’observateur, pour peindre cet homme politique qui a joué le rôle le plus éclatant dans la tragédie du second empire. « Ce qu’on voit de loin dans un édifice, ce n’est pas sa base solide ou branlante, sa masse architecturale, c’est la flèche dorée et fine, brodée, découpée à jour, ajoutée pour la satisfaction du coup d’œil. Ce qu’on voyait de l’empire en France et dans toute l’Europe, c’était Mora. » Et pourtant ce duc de Mora, pour lui conserver le nom que lui a donné l’auteur du Nabab, cette incarnation du régime napoléonien, n’a été, à tout prendre, que l’incarnation réussie des Rastignac et des La Palférine inventés par Balzac ; mais il avait de l’esprit, de l’audace et du sang-froid, les principes et les scrupules ne le gênaient pas. Éclos à une heure propice, au milieu de médiocrités qu’il dominait et qu’il fascinait ; il avait l’art d’éblouir les foules, qui ont pour les aventuriers heureux le même faible que les filles pour les libertins aimables. M. Alphonse Daudet a très habilement montré les côtés charmans, les dehors séduisans, le grand air de cet oiseau de proie de haut vol. On peut lui reprocher d’avoir été un peintre trop indulgent, mais on doit reconnaître que le portrait est tracé par un artiste excellent, et que les derniers momens de Mora sont mis en scène et dramatisés avec un talent remarquable. « Le timbre d’arrivée sonna précipitamment plusieurs coups de suite. Monpavon comptait à haute voix…