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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/461

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Un roman ? .. Est-ce bien là le nom qui convient au livre d’Alphonse Daudet ? Je ne le pense pas, et je me réserve de dire pourquoi tout à l’heure ; mais, quelle que soit l’étiquette du volume, — études, scènes ou tableaux, — on doit reconnaître que jamais le talent de l’auteur n’était arrivé à un aussi complet épanouissement. Jamais les qualités de l’artiste, de l’écrivain et de l’observateur ne s’étaient manifestées avec plus de souplesse, plus de force et plus de variété. M. A. Daudet n’a pas seulement le don de l’observation exacte et pénétrante, il a ce sens de l’idéal, cette façon de voir et de comprendre la poésie des choses, qui n’est pas indispensable au romancier, mais qui le complète et l’agrandit. Cette faculté de nous pousser au-delà de la réalité, tout en nous donnant l’impression du réel, George Sand, Dickens, l’ont possédée, et c’est ce qui remplit leurs œuvres d’un charme et d’un intérêt si puissans. M. Daudet, lui aussi, est un poète doublé d’un romancier. Il est doué de qualités qu’on rencontre rarement dans un même tempérament d’écrivain : la chaleur, la verve des conteurs méridionaux, et le sentiment, la fantaisie émue ou ironique des humoristes du nord. Ce livre du Nabab renferme toute une riche galerie de tableaux peints, avec une exactitude allant parfois jusqu’à la minutie, une délicatesse très raffinée, un relief et une couleur qui donnent à chaque instant la sensation de la vie. Ainsi, par exemple, ce curieux déjeuner chez le nabab Jansoulet, dans cette salle à manger où les physionomies et l’accent des convives attroupés au hasard, l’étrangeté du menu, « les dorures des boiseries, le tintement criard des sonnettes neuves, donnent l’impression d’une table d’hôte de quelque grand hôtel de Smyrne ou de Calcutta. » Il semble, à mesure qu’on lit cette description, voir ces parasites faméliques, venus là tous avec la secrète pensée de faire une saignée à la caisse du nabab, « mangeant nerveusement, silencieusement, en s’observant du coin de l’œil, » parlant sans répondre, écoutant sans comprendre, se hâtant de boire, se surveillant, guettant surtout Jansoulet, afin de l’entraîner dans un coin et de faire appel à sa bourse. — Un second tableau également réussi, — et on en pourrait citer vingt autres, — c’est la soirée chez le docteur Jenkins, avec les hommes en habits noirs entassés aux portes, et les femmes groupées, pressées sur des sièges bas, « confondant presque les couleurs vaporeuses de leurs toilettes, formant une immense corbeille de fleurs vivantes, au-dessus de laquelle flottait le rayonnement des épaules nues, des chevelures semées.de diamans, gouttes d’eau sur les brunes, reflets scintillans sur les blondes, et le même parfum capiteux, le même bourdonnement confus et doux, fait de chaleur vibrante et d’ailes insaisissables, qui caresse en été toute la floraison d’un parterre. »

Alphonse Daudet est un maître peintre. Il a des mots trouvés, des bonnes fortunes d’épithètes justes et d’images ingénieuses qui nous