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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/458

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Mais abrégeons. Les bons récits sont les plus courts.
Pendant trois longues nuits et pendant trois longs jours,
Notre canot flotta, balancé par la lame.
La faim grondante au ventre et l’angoisse dans l’âme.
Et perdant chaque jour l’espoir du lendemain,
Assis près de mon chien qui me léchait la main.
Sous le soleil torride ou sous la froide étoile,
J’attendis donc, sans voir apparaître une voile
A l’horizon fermant sur moi son cercle bleu.
Donc, le troisième jour, j’avais la gorge en feu
Et la fièvre, lorsque tout à coup je remarque
Que Black se rencognait sous le banc de la barque,
Qu’il avait l’air tout chose, et que son œil, si bon
D’ordinaire et si doux, luisait comme un charbon.

— Allons, mon vieux, lui dis-je, ici ! qu’on te caresse !

Pas du tout. Il me lance un regard de détresse.
Je m’avance, il recule et gronde entre ses dents,
Tenant toujours fixés sur moi ses yeux ardents,
Et veut happer ma main que, d’instinct, je retire ;
Et je me demandais : Qu’est-ce que ça veut dire ?
Lorsque avec le frisson de la petite mort.
Je vois Black qui saisit le bordage et le mord.
En laissant sur le bois couler un flot de bave !
Et je devinai tout !.. Sur notre atroce épave,
Le chien, pas plus que moi, n’avait bu ni mangé.
Et voilà maintenant qu’il était enragé !
Oui, celui qui m’avait sauvé du grand naufrage,
Mon chien, mon matelot, mon frère, avait la rage !
Avez-vous bien compris ? Voyez-vous le tableau ?
Cette barque perdue entre le ciel et l’eau,
Et, dedans, cet enfant seul devant cette bête,
Avec le grand soleil tropical sur la tête.
Blanc de peur et tapi dans un coin du bateau.

Je cherchai dans ma poche et j’ouvris mon couteau,
Car, machinalement, chacun défend sa vie.
Il était temps. Cédant à son horrible envie,
L’animal furieux sur moi s’était jeté.
D’un brusque mouvement du corps je l’évitai,
Je le pris par la nuque et, le sentant se tordre
Et tâcher de tourner la tête pour me mordre,