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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/457

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Enfin le loup de mer prend ses précautions.
Mais le navire était trop vieux, et nous dansions,
Mes enfans, que le diable en aurait pris les armes.
On travaillait, malgré l’orage et ses vacarmes ;
Mais quand on eut de l’eau plein la cale, il fallut
S’occuper promptement des moyens de salut.
Harassés, aveuglés, trempés comme une soupe,
Pour la mettre à la mer, nous parions la chaloupe,
Quand, tout à coup et sans nous demander conseil,
Yoilà le pont qui crève avec un bruit pareil
Au fracas d’un vaisseau qui lâche sa bordée.
Nous coulions !

On ne peut pas se faire une idée
De l’émoi que vous cause un de ces plongeons-là.
Moi, pendant la minute où le bateau coula
En tournant sur lui-même avec un air stupide,
Je revis mon passé dans un éclair rapide ;
Oui, tout, notre vieux port, ses mâts et son clocher,
Et la plage où j’allais, pieds nus, sur le rocher,
Et le sable semé de méduses vermeilles...

Brusquement, l’eau m’emplit la bouche et les oreilles.
Je n’aurais pas été longtemps à patauger
Et j’allais m’engloutir, ne sachant pas nager,
Lorsque Black me saisit au collet par la gueule.
Justement la chaloupe avait surnagé seule ;
Elle était près de nous ; le chien, d’un brave effort,
Me pousse jusque-là ; j’en empoigne le bord
Et je saute dedans avec la bonne bête !
Quant à notre trois-mâts, l’effroyable tempête
N’en avait épargné que le mousse et son chien,
Dans ce canot sans mâts, sans avirons, sans rien !

Quoique gamin, j’avais le cœur plein de courage ;
Mais, deux heures après, quand se calma l’orage.
Je compris, en songeant à mon sort froidement.
Qu’à moins de rencontrer en mer un bâtiment,
Je ne parviendrais pas à regagner la terre.
J’étais seul sur le vaste océan solitaire
Et nous n’étions sauvés de la noyade enfin.
Mon pauvre Black et moi, que pour mourir de faim !
Pas un biscuit, pas un bidon dans la cambuse,
Comme sur le fameux radeau de la Méduse