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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/456

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De coups ; à chaque pas sur le pont, je tremblais
Et je levais le bras pour parer les soufflets.
Ah ! nul n’avait pitié de moi. C’était bien rude.
Mais, dans les temps d’alors, on avait l’habitude
D’assommer un enfant pour en faire un marin ;
Et je ne pleurais plus, tant j’avais de chagrin.
Enfin j’aurais fini par crever de misère,
Quand je fus consolé par un ami sincère.
Dieu, — nous y croyons tous ; en mer, il le faut bien ; —
Chez ces hommes méchans avait mis un bon chien.
Traité comme moi-même, il vivait dans les transes,
Et nous fûmes bientôt de vieilles connaissances.
C’était un terre-neuve, et Black était son nom,
Noir avec des yeux d’or ; et ce doux compagnon
Dès lors ne me quitta guère plus que mon ombre.
Et par les belles nuits aux étoiles sans nombre.
Quand il ne restait plus que les hommes de quart.
Accroupi sur le pont avec Black, à l’écart.
Dans un recoin formé d’une demi-douzaine
De ballots arrimés près du mât de misaine,
Et mes deux bras passés au cou du brave chien.
Je déchargeais mon cœur en pleurant près du sien.
Oui, je pleurais, bercé par le bateau qui tangue.
Tandis qu’il me léchait avec sa grosse langue.
Mon pauvre Black ! Allez, je songe à lui souvent.
Nous avions eu d’abord bonne mer et bon vent ;
Mais, un jour qu’il faisait une chaleur atroce,
Notre vieux capitaine, — une bête féroce,
C’est vrai, mais bon marin, on ne peut le nier, —
Fit une étrange moue et dit au timonier :

— Vois donc ce grain, là-bas... La drôle de visite !..

L’autre répond :

— Il est bien noir et vient bien vite,

— Holà ! hé ! Tu vas voir comment je le reçois...
Hale bas le clinfoc !.. Serre le cacatois !..

Bah ! c’était la tempête, et toujours trop de toile !
On serre les huniers, on cargue la grand’voile ;