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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/343

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caractéristiques par lesquels est si vivement présentée la grande action qu’il a exercée.

Mais cette exactitude consciencieuse, ce soin scrupuleux de ne rien omettre de ce qui peut faire connaître un système dans toutes ses parties, M. Mignet sait les concilier avec ses devoirs de juge. Plus il a montré une équité impartiale en exposant des doctrines qui ne sont pas les siennes, moins il se refuse le droit de les réfuter. Il le fait sobrement, car sa principale mission n’est pas là ; mais il le fait en quelques traits assez énergiques, quoique brefs, pour entraîner la conviction. C’est ainsi qu’après avoir tracé d’une main ferme le dessin général du système matérialiste de Broussais, M. Mignet attaque franchement sur son propre terrain et le combat avec une déduction des plus rigoureuses et une logique absolument inflexible. Il montre que Broussais ne saurait avoir raison contre le sentiment unanime du genre humain et contre l’opinion à peu près générale des philosophes qui place dans le corps un principe spirituel distinct quoique dépendant de lui sous beaucoup de rapports pendant leur union passagère. « Est-il possible d’admettre, dit M. Mignet, qu’un instrument matériel produise seul des effets qui ne le sont pas ? que la pensée, à laquelle Broussais n’accorde pas plus que personne les attributs de la matière, puisqu’il convient qu’elle ne peut ni se voir, ni se toucher, ni se décomposer, soit le résultat direct d’un organe qui se voit, se touche, se décompose ? Avec quelle apparence ce qui est un peut-il être confondu avec ce qui est complexe ? ce qui est- spontané et actif avec ce qui est passif et dépendant ? Ce qui peut être partout à la fois dans l’espace et dans le temps, sans être soumis aux conditions de l’étendue et de la durée, avec ce qui ne saurait se trouver qu’en un seul lieu, dans un seul moment ? .. Il est aussi difficile de rejeter l’âme du corps que d’exclure Dieu du monde. Le corps ne peut pas plus se passer que le monde d’un ordonnateur spirituel qui possède et qui dirige ces nobles facultés à l’aide desquelles nous comprenons les lois des choses et des êtres y nous aimons la justice, nous faisons volontairement le bien, et nous nous élevons jusqu’au sacrifice réfléchi de nous-mêmes [1]. »

Aussi éloquent, aussi ferme quand il réfute les théories de Destutt de Tracy, M. Mignet n’en étudie pas avec moins de soin cette curieuse et originale physionomie qui vivra à jamais par le portrait qu’il en a tracé et que l’on sent ressemblant, tant il est plein de vie. En lisant la notice de M. Mignet, on croit voir la toile se détacher de son cadre et s’animer ; on croit rencontrer encore se rendant à l’Institut ce vieillard « vêtu de noir, constamment en bas de

  1. Notices et portraits, t. Ier, p. 278.