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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/324

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plaçant l’ombre à côté de la lumière et publiant quelques anecdotes qui, sans diminuer la gloire de l’illustre magistrat, le montrent sous un jour des plus vrais. Chacun a lu les Mémoires de Duclos ; qui songe à rechercher et à lire l’éloge de D’Aguesseau, fait sur commande et destiné à une séance d’apparat ? Ce sont là des morceaux de circonstance qui n’ont pas plus de signification que les cantates officielles. Ce sont là des compositions de rhétorique, à la pompe factice, que conservent pieusement les descendans du héros dans leurs papiers de famille, mais qui ne comptent pas pour la postérité, car leur mérite littéraire est médiocre, leur valeur historique nulle, et leur portée philosophique est encore à découvrir.


I

Si nous avons fait bon marché de cette éloquence de rhéteur, empruntée, théâtrale, qui enfle les choses, grandit outre mesure les héros, qui, ne jaillissant ni de la nécessité, ni de la passion, ne saurait être sincère, et dont l’abus a généralisé la mauvaise acception de ces mots : éloquence académique, est-ce à dire qu’un discours ne puisse pas être éloquent par cela seul qu’il a été prononcé dans une académie ? Contre une telle hérésie, vingt noms, et des plus justement glorieux dans les lettres françaises, protesteraient. Il suffit de rappeler cette éloquence tour à tour brillante et familière, tantôt s’élevant aux plus hauts sommets, tantôt s’honorant en racontant les vertus obscures des obscurs et admirables lauréats des prix Monthyon, ici trouvant au fond du cœur les inspirations les plus touchantes, là employant avec une grâce exquise l’arme légère de l’ironie, et qui, particulièrement propre à notre siècle, a montré sous un aspect si nouveau les talens variés de Villemain [1], de Guizot, de Vitet, de Prévost-Paradol, de Saint-Marc Girardin, pour nommer seulement ceux qui ne sont plus. Mais, quelque liberté que sache se donner, sinon celui qui, pénétrant dans l’Académie française, est obligé dans tous les cas de louer son prédécesseur, du moins le directeur qui lui répond et dont parfois les louanges ironiques sont plus meurtrières que des critiques, il est certain que l’éloquence a de plus libres allures ailleurs qu’à l’Académie. La chaire dans tous les temps et dans tous les lieux, la tribune politique quand elle est une réalité et non un simulacre, comme cela s’est vu pendant quinze ans naguère, offrent des conditions particulière de liberté. Le danger même qu’y courait

  1. Avant qu’il fut secrétaire perpétuel de l’Académie française et alors qu’il pouvait encore être directeur de cette compagnie. C’est durant cette période qu’en recevant Scribe il a prononcé un discours qui est un chef-d’œuvre de malicieuse ironie et de verve mordante.