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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/262

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Léopold, car jamais cette raison n’a été plus nécessaire. « Vous savez, écrit-il à son correspondant [1], quel prix j’attache à la réussite de l’expérience belge ; le grand expérimentateur de qui dépend cette réussite, c’est le roi lui-même. Or, voici le moment le plus important de son règne ? voici l’heure où il est obligé de prouver que ceux qui ont confiance dans sa sagesse, dans sa justice, dans sa loyauté, ne se trompent pas. »

Au sujet de cette crise que doit dominer la raison impartiale du souverain, Stockmar est d’avis que tous les combattans ont tort, il pense que libéraux et catholiques visent à la domination exclusive, que la Belgique est perdue, si l’une des armées écrase l’autre, que les deux partis représentent deux principes destinés à vivre ensemble, — la liberté, l’autorité, — et que l’autorité sans mesure ne serait pas moins funeste que la liberté sans frein. La victoire absolue du parti libéral aurait des conséquences pernicieuses ; la victoire absolue du parti catholique serait tout aussi préjudiciable à l’état. Il faut retenir de l’un et de l’autre ce qui est bienfaisant et fécond. La liberté est le plus sûr fondement de l’autorité, l’autorité est le plus sûr abri de la liberté. Le roi Léopold, convaincu autant que personne de la vertu de ces grands principes, est peut-être un peu plus disposé qu’il ne faudrait à incliner vers le parti catholique. C’est le seul doute que lui inspire l’attitude du roi. « Le roi, écrit-il ; m’a dit bien des fois : Chez nous, le parti catholique est le seul qui offre un point d’appui ; le parti libéral est un banc de sable. » Stockmar, homme d’autorité assurément, mais très libéral, et imbu d’ailleurs de préventions protestantes, craint que les paroles de son royal ami, si elles ne sont expliquées, ne renferment une erreur. « Oui, sans doute, ajoute-t-il, et j’en juge par ce que j’ai vu moi-même, cette opinion prise en soi est parfaitement exacte. Dès qu’on l’applique à la réalité politique, la vérité générale qu’elle exprime n’est plus qu’une vérité relative et sous condition. » Le parti catholique belge, suivant Stockmar, n’offre le point d’appui signalé par le roi qu’à la condition d’avoir en face de lui une minorité intelligente et énergique, laquelle, en le contenant, lui donne la cohésion. Ainsi la valeur que le roi des Belges attribue aux fractions catholiques des deux chambres tient surtout à l’opposition qu’elles rencontrent, opposition qui en fait à la fois la limite et la force. Si elles devenaient assez puissantes dans le pays pour n’avoir plus à s’inquiéter de ce contrôle, le roi s’apercevrait bientôt que les catholiques, en tant que parti, sont aussi difficiles à gouverner que les démocrates,

  1. Voyez Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freherrn Christian Friedrich von Stockmar, p. 697.