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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/246

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Bruxelles au mois de juillet 1856. La Belgique venait de consacrer avec un élan et une cordialité sans exemple le vingt-cinquième anniversaire de la fondation du royaume. Stockmar avait raison : l’histoire des temps modernes n’avait jamais eu à raconter pareil triomphe. Il ne s’agissait pas de l’une de ces démonstrations enthousiastes qui saluent un événement particulier, si grand et si heureux qu’il puisse être, par exemple une victoire nationale, le retour d’une paix bienfaisante, le début d’un régime auquel on a foi, bref une aurore, un lever de soleil, une promesse de concorde et de félicités que suivront bientôt peut-être les désillusions et les colères. Non, il ne s’agissait pas cette fois d’une journée, et ce n’était pas une espérance fortuite qui excitait ces transports. Les mêmes hommes qui en juillet 1831 avaient reçu au nom du peuple le serment d’un roi librement élu venaient lui dire en juillet 1856, aux yeux de l’Europe et du monde : Vous avez loyalement tenu votre parole, la nation est heureuse et fière, après un quart de siècle, d’exprimer sa reconnaissance au roi des Belges.

Ce mouvement tout spontané répondait véritablement à un besoin de la conscience publique. Peut-on dire que tel ou tel personnage en ait pris l’initiative ? Était-ce M. de Decker, chef du cabinet et ministre de l’intérieur ? Était-ce le président de la chambre ou le président de la chambre des représentans ? Ce n’était aucun des dignitaires officiels, bien que chacun d’eux ait droit d’y réclamer sa part. Le véritable auteur, c’était le sentiment général. La vie des peuples offre quelquefois de ces heures merveilleuses où une idée s’empare de tous les esprits, tant elle est naturelle et venue à point. Nulle discussion, nulle hésitation, aucune formalité d’aucune sorte. Il n’y a ni demande ni réponse. Une même inspiration s’est fait jour en des milliers d’âmes, et les hommes d’état qui doivent noter tous les symptômes de la vie publique, deviner ce qui se prépare, saisir ce qui se dérobe, les hommes d’état qui sont tenus, pour ainsi dire, d’entendre pousser l’herbe dans les sillons, seraient bien au-dessous de leur tâche, s’ils méconnaissaient un de ces sentimens unanimes, ou bien si, n’en tenant pas compte, parce qu’il n’a parlé qu’à demi-voix, ils ne l’aidaient à se manifester. M. de Decker n’était pas homme à commettre une telle faute, les présidens des deux chambres se gardèrent bien aussi de rester en arrière. Du haut en bas de la société belge, chacun fît simplement son devoir, et de là le mouvement si vrai, si profond, qui aboutit à la grande manifestation nationale du 21 juillet 1856.

Il faut dire que les circonstances extérieures avaient favorisé cet élan de reconnaissance. Si grand que soit le mérite d’un gouvernement, il y a bien des chances pour que le pays en soit peu frappé