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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/123

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souffrirons-nous qu’on les précipite dans une fuite sans dignité et dans des essais de guerre civile ? Voulez-vous obéir à l’impératrice ? ou la livrerez-vous prisonnière à ses frères ? — Non, non, répondirent toutes les voix.— Eh bien, suivez-moi. » L’impression avait été rapide, le mouvement fut général ; tous ces officiers conduits par mon père assurèrent Marie-Louise de leur respect et de leur obéissance. Déjoués dans leur projet, les frères de l’empereur déclarèrent qu’ils avaient été mal compris et s’excusèrent fort humblement. Trois heures après, arrivait à Blois la nouvelle de l’abdication de Fontainebleau. Mon père se félicitait, en racontant cet épisode, de la résolution dont il avait fait preuve et de l’influence qu’elle a exercée sur le cours des événemens. « C’est la seule fois, disait-il en riant, que j’ai donné à l’histoire l’occasion de prononcer mon nom. Elle n’en aura pas long à dire, mais elle ne me blâmera pas. »

L’impératrice, en apprenant que l’empereur avait reçu en souveraineté l’île d’Elbe, voulut savoir ce qu’elle devait penser de son nouveau séjour ; elle fit aussitôt demander Mme de Brignole, qui était Génoise et qui y avait séjourné quelque temps. Il n’est pas de questions qu’elle ne lui fît sur le climat, sur les habitans, sur les ressources du pays. Elle ne paraissait pas admettre qu’elle pût avoir- un autre séjour que celui de son époux, ni un autre avenir que le sien. Son langage n’était pas seulement convenable sur le compte de l’empereur ; il était plutôt exalté. Il se modifia toutefois un peu après qu’elle eut reçu une lettre de l’empereur d’Autriche apportée par M. le comte de Sainte-Aulaire. Mon père est demeuré persuadé qu’elle était de bonne foi et ne songeait pas alors à séparer son sort de celui qu’elle a depuis si complètement oublié. Cependant, j’ai ouï raconter à M. le comte de Sainte-Aulaire une anecdote qui prouverait qu’elle n’éprouvait guère, même en ce moment, des sentimens qui fussent en rapport avec sa situation. Annoncé de grand matin, pendant qu’elle était encore couchée, M. de Sainte-Aulaire fut reçu par l’impératrice à peine éveillée et assise sur le bord de son lit, tandis que ses pieds déchaussés sortaient de dessous les couvertures. Embarrassé de se trouver en présence d’une si grande infortune, car la lettre dont il était porteur apprenait à la fois l’acte de déchéance et la tentative d’empoisonnement de l’empereur à Fontainebleau, il tenait les yeux baissés pour n’avoir pas l’air d’observer sur sa figure l’effet de la triste missive. « Ah ! vous regardez mon pied, lui dit l’impératrice ; on m’a toujours dit qu’il était joli. » Cette préoccupation de coquetterie féminine parut singulière à M. de Sainte-Aulaire en pareille circonstance.

Pendant que mon père accompagnait l’impératrice Marie-Louise,