Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/120

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Chateaubriand. L’empereur s’était fait lire dans son cabinet par M. Daru les épreuves de ce discours qui éveillait fort, par avance, la curiosité publique. L’auteur du Génie du christianisme succédant à Chénier y parlait des événemens de la révolution, du jugement et de la condamnation de Louis XVI, d’une manière qui avait profondément irrité l’empereur. Il avait commencé par exhaler en termes fort amers sa mauvaise humeur contre les membres de l’Académie, qui avaient laissé passer de telles choses sans se douter seulement de leur danger. Il ne pouvait s’en taire avec les personnes de son entourage. Ce fut pendant plusieurs jours l’objet de tous ses entretiens. Mon père a gardé un exact souvenir des paroles dont retentirent alors les Tuileries : « Comment ! je me tue l’âme et le corps pour faire oublier à ce pays les divisions du passé ; je l’ai guéri de la fièvre révolutionnaire en l’enivrant de gloire militaire ; tous mes efforts tendent à faire vivre en paix sous mon sceptre l’ancienne et la nouvelle France. J’ai réuni autour de ma personne des hommes qui naguère se détestaient. Je fais vivre en bonne amitié dans ma cour, près de moi, les anciens émigrés, les membres du comité de salut public et les régicides,— car vous avez voté la mort de Louis XVI, vous, Cambacérès, quoique vous vous en défendiez, mais je sais bien ce qu’il en est… Et je permettrais, moi, que pour arrondir ses périodes un lettré vaniteux vienne compromettre les heureux résultats de ma politique. Les ingrats et les sots ! Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils font ; ils ne comprennent rien au rôle qui m’est échu. Les royalistes ont toujours leur Henri IV à la bouche. Henri IV, c’est moi ! Ma situation est toute pareille à la sienne ; je refais ce qu’il a fait, et dans des temps plus difficiles, et mieux que lui peut-être, quoique ce fût un prince très habile. Il était placé entre les ligueurs et les protestans, comme je le suis entre les révolutionnaires et les gens de l’ancien régime. Quand, il faisait quelque chose pour ses anciens coreligionnaires : « Voyez, disaient les ligueurs, il est resté huguenot. » S’il accordait quelque faveur à des catholiques : « Il a oublié ses vieux et vrais amis, » s’écriaient Duplessis Mornay et ses premiers compagnons d’armes. J’ai affaire à des difficultés toutes semblables. On se tait, ou l’on récrimine à huis clos parce que je ne laisse pas parler si haut. Mais j’entends très bien ce qu’on n’ose pas dire ; je sais à quoi m’en tenir, et si je ne leur faisais pas la loi, ces gens-là se dévoreraient entre eux, car les passions qui dorment au fond des cœurs sont de nos jours autrement vives qu’au temps du Vert-Galant ; et toutes ces belles dames qui font les renchéries et ne veulent point paraître à ma cour, si je lâchais les lions, elles en verraient de cruelles ! C’est moi qui les protège tous, et je me laisserais braver par un