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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/112

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t’y serais pris pour mener la vie élégante, comme j’ai fait à Londres pendant l’émigration sans avoir dans ma poche le dixième de la pension que je te donne. »

Ici, je perds un peu la trace de mon père ; je sais seulement qu’entre 1797 et 1800, ayant enfin eu de bonnes nouvelles de sa famille et curieux de visiter l’Angleterre, il alla avec ses amis, MM. de Vérac, d’Aramon et de Fitz-James, faire un voyage en Ecosse. Ce voyage se fit dans un petit gig à quatre roues. Le cheval appartenait à M. d’Aramon, et la voiture à M. de Fitz-James. L’équipage n’avait pas trop mauvaise tournure. Ces messieurs étaient convenus qu’au besoin ils panseraient eux-mêmes le cheval et feraient tour à tour, s’il le fallait, le métier de domestique. Il était de plus arrêté qu’on le prendrait de très haut avec celui qui se trouverait faire occasionnellement le service des autres, et sa consigne était de faire alors le mystérieux sur la condition de ses maîtres. De là mille incidens qui divertirent beaucoup les jeunes voyageurs. Un jour, mon père et M. de Fitz-James, après avoir visité la ville d’Oxford et le parc de Blenheim, envoyèrent M. d’Aramon, dont c’était le tour de jouer les valets, demander pour ses maîtres la permission de visiter l’intérieur du château. A peine introduits, ces messieurs furent rejoints par une dame que le majordome leur dit avoir été autorisée à visiter comme eux les appartenons. C’était la duchesse de Marlborough, curieuse de voir par elle-même quel effet les magnificences de son habitation allaient produire sur de pauvres émigrés. Le duc de Fitz-James et mon père la reconnurent parfaitement pour l’avoir maintes fois rencontrée dans les salons de Londres, mais ils se gardèrent bien d’en rien laisser voir. Afin de mieux les dérouter, la duchesse affectait de tout critiquer, de trouver les ameublemens de mauvais goût et les tableaux médiocres. M. de Fitz-James et mon père évitaient de répondre ; ils admiraient à qui mieux mieux tout ce que la duchesse se plaisait à dénigrer. Quand la visite fut terminée : « Quoi ! vraiment, dit leur compagne, vous allez vous en aller en trouvant tout cela beau et sans vous soucier de voir la maîtresse de céans et sans vous être inquiétés de savoir si elle est jolie et comment elle est bâtie ? — Milady, répondit mon père en riant, la demeure est très belle, et la maîtresse digne de la demeure. C’est même un lieu enchanté, car la fée qui le possède s’amuse parfois à s’y montrer sous la forme d’une simple visiteuse. Cependant, nous qui sommes aussi des génies déguisés, nous savons parfaitement que les honneurs de Blenheim nous ont été faits par la duchesse de Marlborough. »

Au retour de ce voyage de mon père en Ecosse, la tourmente