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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/110

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A Londres, un comité anglais avait établi à ses frais un restaurant uniquement destiné aux émigrés français, et qui leur fournissait à des prix fabuleusement réduits une nourriture simple, mais propre et suffisante. La cuisine était à la française. Chefs, marmitons et garçons, tout le personnel de l’établissement était recruté parmi la colonie des émigrés. Mon père m’a raconté qu’un membre de la famille de La Rochefoucauld avait été réduit à y revêtir le tablier de service et à s’armer d’une serviette pour porter les plats aux cliens. Des scènes étranges se passaient souvent dans ce lieu de commun rendez-vous où les querelles n’étaient pas rares, où plus d’un nouveau débarqué venait faire étalage de ses travers particuliers ou des ridicules de sa province. Les Gascons foisonnaient à Londres. Ils faisaient la joie de leurs compagnons d’infortune, qui ne se gênaient pas pour en faire mille plaisanteries. Une caricature, due au crayon d’un émigré et qui fit beaucoup rire à cette époque, représentait un Gascon pataugeant dans les boues de la Hollande accablé sous le poids de son bagage et tramant une longue rapière. On lisait au bas : « Jé mé souis émigré pour remettre le roi sur son trône, é je l’y remettrai ! ma, qu’il s’y tienne bien, car si jamais je mé rémigre ! » Dans ce restaurant français, tandis qu’on apercevait dans quelques coins obscurs des gentilshommes encore bien mis, qui cherchaient à donner le change sur leur pauvreté, on en rencontrait d’autres qui, déguenillés à dessein, faisaient au contraire parade de leur misère. Mon père se rappelait y avoir vu entrer un jour deux beaux jeunes gens qu’un restant d’uniforme faisait aisément reconnaître pour d’anciens gardes du corps. Après avoir un peu bousculé tout le monde pour s’installer à la table la plus en évidence, l’un d’eux se mit à crier d’une voix de stentor au garçon qui était à l’autre bout de la salle : « Garçon ! combien la portion de haricots ? — Deux sous, monsieur. » Puis, après une inspection prolongée de la carte des prix, et d’une voix plus retentissante encore : « Garçon ! apportez-nous une demi-portion. »

Les Anglais, ceux surtout qui n’avaient jamais mis les pieds sur le continent, et c’était alors la très grande majorité, avaient peine à rien comprendre aux façons d’agir et à la tournure d’esprit de ces hôtes qui étaient venus en si grand nombre chercher un asile de l’autre côté de la Manche. Le caractère français, avec ses disparates, demeurait pour eux une énigme indéchiffrable. Ils rendaient justice au courage avec lequel les émigrés supportaient l’exil et ses cruelles souffrances. Ce qui les étonnait prodigieusement, c’était la parfaite insouciance, la véritable bonne humeur, souvent la gaîté avec laquelle quelques-uns d’entre eux, tombés de si haut,