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rêve est prodigieuse. Un individu étant endormi est réveillé en sursaut par le baldaquin de son lit qui tombe. Cette contusion provoque une série de songes, bien plus longs à raconter qu’à concevoir. Notre homme se voit transporté sur une haute montagne ; il est environné par une foule hostile : on le précipite du haut du rocher, et, après une chute qui lui paraît durer des siècles, il va se briser la tête dans un ravin. Et toutes ces conceptions ont duré une demi-seconde à peine, le temps qu’il faut pour être réveillé par une pièce de bois qui tombe, car évidemment le point de départ du rêve tout entier avec ses formes étranges, c’est la chute du rideau. Que l’on se rende compte ensuite du nombre inouï d’idées qui peuvent se produire et se produisent en effet dans l’espace d’une nuit, et on restera confondu devant la fécondité de l’intelligence. Qu’y a-t-il de surprenant à ce qu’au milieu des conceptions de toute sorte que l’imagination a forgées il en surgisse une ou deux qui nous séduisent et passent plus tard pour une prophétie surnaturelle au lieu d’être le rêve d’un cerveau congestionné ou anémié ?

C’est qu’il y a dans l’intelligence de l’homme des faits que la conscience peut apercevoir, et d’autres que la conscience est impuissante à connaître. L’inconscient joue sans doute un rôle considérable dans les phénomènes psychologiques. Toutes ces sympathies inexplicables, ces aversions bizarres que nous éprouvons parfois en sont les effets les plus ordinaires. Qui sait tout l’ébranlement qu’une seule pensée communique au cerveau ? Il suffit d’avoir pris du hachich pour se rendre compte de la multiplicité prodigieuse de nos conceptions. Il est très possible qu’à l’état normal il n’y ait rien de moins, mais que la conscience, par la fixité de l’attention, étant concentrée sur un seul sujet, tous les autres passent inaperçus. Quoi qu’il en soit, c’est dans le domaine de l’intelligence, soit malade, soit excitée par des substances de diverses sortes, qu’il faudra, si on veut faire de la psychologie sérieuse, étudier les sentimens et les mouvemens de l’âme humaine. Quant aux prophéties, aux pressentimens, aux songes qui présagent l’avenir, aux hallucinations divines, ce sont des fables qu’il faut reléguer dans le trop riche arsenal des superstitions populaires, et si la foule, y trouvant une satisfaction à je ne sais quel amour inné pour le merveilleux, va courir au devant d’un miracle, il faut, ainsi qu’Horace, regarder passer la foule et, se détournant d’elle, mépriser les illusions du vulgaire profane.


CHARLES RICHET.

Le directeur-gérant, C. BULOZ.