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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/940

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emporte d’assaut la situation, et, sa vigueur dramatique aidant, chacune de ces fades vocalises devient un sanglot.

Le seul tort que je reproche à Mme Carvalho est d’être toujours Mme Carvalho et de n’être jamais Zerline. Vous croiriez voir courir dans ses petits souliers, la jambe accorte et le pied fin, cette éternelle paysanne de Rose et Colas ou du Chien du jardinier. J’ai souvent ouï raconter que jadis la Malibran chantait ce rôle comme chantait la Malibran, mais que cela ne lui suffisait pas, et qu’elle rendait et figurait à ravir ce piquant minois d’innocente villageoise en qui le vice ne demande qu’à fleurir. D’ailleurs, depuis qu’elle s’est adonnée au répertoire de MM. Gounod et Thomas, Mme Carvalho semble avoir perdu le secret de la musique de Mozart. Sa voix, entraînée, surmenée aux régions d’un certain sublime de mélodrame, a perdu le naturel et la grâce du style. Quand on est Juliette, Ophélie et Marguerite, on se soucie bien en vérité d’être Zerline, de chanter batti, batti et vedrai, carino, des ariettes, quand on chante l’air des Bijoux ! Et pourtant ce méchant rôle a sa couleur, sa poésie pour qui sait le comprendre. Zerline est cousine du Chérubin des Noces, comme donna Anna et la comtesse sont parentes. Les femmes de Mozart, quel joli volume avec portraits on composerait sur un pareil texte ! C’est qu’au fond il était lui-même tout amour, son cœur déborde d’humanité ; il individualise, ce qui en musique ne s’était encore jamais vu ; ses personnages cessent de porter l’empreinte du mythe ; ils vivent du dedans au dehors comme ceux de Shakspeare, dont ils ont le libre mouvement, l’activité nerveuse, l’ironie, et cette faculté de sentir en soi tout un infini de joie et de douleur, de misères et de voluptés, de choisir entre le bien et le mal avec leur alternative de récompense et de châtiment.

Et qu’on ne m’objecte pas qu’en parlant ainsi je fais honneur au musicien d’une idée qui, sans le hasard de son poème, ne lui serait peut-être point venue, car Gluck, tout aussi bien que Mozart, choisissait ses sujets, et s’il n’est jamais sorti des Orphée, des Iphigénie et des Armide, c’est faute d’avoir eu ce pressentiment psychologique de l’homme et de la femme modernes qui dans don Juan partout se montre. Combien de nuances en ces diverses figures qu’un même tourment agite ! La douleur de donna Anna n’a rien de la douleur d’Elvire, nature jalouse et férocement passionnée, plus amoureuse qu’aimante, louve cherchant sa proie pour la dévorer : qu’importe à cette ardente épouse qu’on la trompe ? ce qu’elle ne veut pas, c’est qu’on la délaisse. Aucun poète, — Shakspeare excepté, — ne créa plus de nouveaux types, aucun n’enrichit l’humanité de tant de nobles images d’elle-même. Ajoutez que la musique, — art de l’âme, — l’aidait aussi merveilleusement à rendre cet idéal de la femme que représente donna Anna et qui ne se réalisera plus.

Le don Juan le plus charmant que j’aie encore rencontré, c’est