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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/935

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Gabrielle Krauss et Faure, et que double un chœur formidable, est une des gloires de notre Académie nationale, une de ces manifestations qu’il faut venir chercher là comme il faut aller au Conservatoire chercher les symphonies de Beethoven ; en l’entendant l’autre soir, je pensais à Fidelio. Quel parti ne tirerait-on pas avec de semblables ressources de ce prodigieux morceau d’ensemble qui sert de couronnement au chef-d’œuvre ! sans compter qu’on a sous la main une admirable Léonore, Mlle Krauss, qui déjà s’ennuie à ne rien faire, car pour une artiste de ce tempérament c’est ne rien faire que d’en être réduite à trois ou quatre rôles invariablement répétés. Vivre du théâtre dans l’oisiveté est un métier dont il se peut que la médiocrité se contente, les natures supérieures ont une autre vocation, et ne point donner pâture à ce besoin de toujours créer qui les tourmente serait d’une mauvaise politique.

Revenons au libretto de Prague. Vous connaissez le fameux sextuor, une merveille qui n’a peut-être pas son pendant en musique. Eh bien ! vous êtes-vous jamais expliqué dans quel lieu l’action se passe ? Au théâtre pourtant, il faut préciser. Quel décor attribuer à cette scène délicieusement romanesque où se rencontrent tous les personnages, sauf don Juan, dont Leporello emprunte l’habit, et d’autant plus présent, on peut le dire, qu’il n’y paraît pas ? Ce que je sais, c’est que, lorsque l’ouvrage fut repris en 1866, cette difficulté nous arrêta, et qu’après en avoir causé, avec le directeur nous nous décidâmes pour un de ces endroits neutres, moitié rue et moitié jardin, qui sont la ressource ordinaire de l’ancienne comédie. Aussi jugez de notre empressement à consulter là-dessus le document original, et de notre déception en lisant ces mots vides de sens : atrio oscuro in casa di donna Anna. Un vestibule dans la maison même de donna Anna, quelle imagination incroyable ! Il y a là évidemment une faute d’impression, car comment supposer que Leporello travesti en don Juan puisse avoir la pensée de conduire donna Elvire dans le palais du commandeur ? C’est donc in casa di donna Elvira qu’il faut lire, bien que la vraisemblance ait d’ailleurs médiocrement à gagner au changement. De quelle manière en effet donna Elvire et Leporello, que nous venons de voir mis en déroute par don Juan, s’y prendraient-ils pour rentrer dans une maison dont Mazetto et ses hommes surveillent les alentours ? que viendraient faire là donna Anna et don Ottavio d’abord, plus tard Zerline et son fiancé, et pourquoi tout ce monde s’exclamerait-il de surprise en reconnaissant donna Elvire chez elle, dans sa propre maison ? Il est certain qu’ici le texte de da Ponte n’éclaircit rien, et que, l’auteur n’ayant aucune bonne raison à nous donner, nous devons chercher autre part le mot de l’énigme.

Sur Don Juan comme sur Hamlet, comme sur Faust, les commentaires ne se comptent plus ; nous avons épuisé toutes ces bibliothèques autant