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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/93

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la sensibilité des plantes. Il avait un esprit large et un cœur d’or. — Oh ! un cœur d’or!.. Il détestait les enfans, et il était mauvais mari.

~ Mon cher, si, comme on le prétend, Mme La Fontaine ressemblait à la femme du Mal marié et à dame Honesta, de Belphégor le bonhomme était excusable de vivre loin d’elle. Il n’en avait pas moins le cœur bon et courageux. Il aimait les bêtes, et j’ai remarqué que tout homme qui aime les animaux n’a jamais un mauvais cœur. Au demeurant, c’était un maître poète, et je ne lui marchande pas mon admiration. Je l’aime pour sa grâce, son naturel, sa gaîté, pour ses grandes qualités toutes françaises, et puis je l’aime encore parce que tous ceux que je hais n’ont jamais pu le goûter, parce que les pédans allemands, les mystiques, les abstracteurs de quintessence, et ceux que Musset appelait les rêveurs à nacelles, ne l’ont jamais compris... Si j’avais ici une pleine coupe du joli vin de son pays, de ce Champagne rose dont la mousse naturelle monte aux bords du verre en perles vermeilles, je la viderais joyeusement en l’honneur du grand poète champenois !

— Et moi donc! s’écrie Tristan, je meurs de soif...

Cette discussion nous a menés jusqu’à Orquevaux, et nous sommes entrés avec le crépuscule dans le village, dont les maisons éclairées laissaient voir par les vitres sans rideaux tout le remue-ménage intime du dedans. Quels délicieux petits tableaux on entrevoit ainsi à la nuit tombante ! Là sont des intérieurs dont les images se succèdent rapidement comme les perceptions dans un rêve. Une tête de jeune fille se dessine nettement, puis s’enfonce insensiblement dans un demi-jour impossible à pénétrer. C’est l’heure du souper: autour de la table, des silhouettes s’agitent, les cuillers montent et descendent régulièrement, et les verres portés à la bouche se relèvent jusqu’à la hauteur du front. Cela vous rappelle ce tableau de Lenain, qui est au musée Lacaze. — La flamme de l’âtre brille comme un soleil, scintille sur le bord des plats et fait miroiter les ventaux du bahut. Il y a des lumières posées tout contre les vitres; d’autres fois la première chambre reste dans l’ombre, mais dans un enfoncement on voit une seconde pièce vivement éclairée, dont la porte ouverte laisse passer un faisceau de lumière et un bourdonnement de voix confuses. Au fond des étables, on entend la respiration bruyante des bêtes. On voudrait s’arrêter et finir la soirée dans un de ces milieux calmes et invitans, mais la chrysomèle!.. Tristan, qui ne s’est point découragé, veut l’aller chercher demain dans les bois de Châteauvillain... En marche, et vivement! sinon nous allons manquer le convoi.

A Manois, la station est pleine de monde. Les réservistes du