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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/896

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des réfugiés ou des fils de réfugiés ; or le roi de Prusse en ce temps-là ne commandait qu’à 2,400,000 sujets !

Ici les réflexions se pressent sous la plume ; il les faut ajourner jusqu’à ce nous ayons étudié l’histoire de la colonisation sous le règne de Frédéric II, qui suivit, en les dépassant, l’exemple de ses prédécesseurs ; mais déjà l’on voit s’éclairer d’une lumière nouvelle l’histoire de la monarchie prussienne, et apparaître l’une des causes de la fortune d’un état à peine compté jusque-là, et qui s’éleva bientôt au rang des grandes puissances malgré la France et l’Autriche, dont la volonté faisait loi jadis sur le continent. Il n’est pas une faute commise par ces deux pays qui n’ait profité à leur future rivale. Que d’enseignemens dans la comparaison entre la politique religieuse de la Prusse et celle de l’Autriche ! Quels services inappréciables Louis XIV n’a-t-il pas rendus au grand-électeur ! quel contraste entre le roi sergent et Louis XVI En cette année 1732, où Frédéric-Guillaume arrêtait un moment sur la route de la Prusse les Salzbourgeois réfugiés, pour leur apprendre l’air d’un psaume, la cour de France discutait les chances qu’avait Mme de Mailly d’être déclarée maîtresse du roi ; Guérin de Tencin, archevêque d’Embrun, parjure et simoniaque avéré, et La Fare, évêque de Laon, qui eût été, dit Barbier, « un mauvais sujet pour un mousquetaire, » tonnaient contre les jansénistes ; le parlement défendait les droits du pouvoir temporel contre les évêques et le pape malgré le roi, qui lui prodiguait les rigueurs et finissait par capituler devant lui ; Paris courait au cimetière de Saint-Médard pour voir les paralytiques recouvrer l’usage de leurs bras et de leurs jambes sur le tombeau d’un diacre visionnaire !

Il ne faut point reculer devant ces souvenirs, si tristes qu’ils soient pour nous. Qui veut comprendre l’avenir qui s’approche, les prodiges du règne de Frédéric II et les hontes du règne de Louis XV doit se représenter Frédéric-Guillaume à l’œuvre, en tenue d’ouvrier et tout occupé à bâtir l’état prussien, pendant qu’à Paris un monde frivole, couvert de soie et de velours, apprête en se jouant les funérailles d’un régime auquel, grâce à Dieu, n’étaient point liées à jamais les destinées de notre pays. Certes tout n’est pas à louer chez Frédéric-Guillaume ! Pasteur autant que sergent, hypocrite autant que charitable, avare, brutal, despote, il ne peut passer pour un prince modèle que dans cette Prusse, dont il personnifie si bien le génie ; mais en racontant l’histoire de la colonisation sous son règne, on ne peut s’empêcher de louer son discernement à reconnaître et son énergie à servir les intérêts de son royaume !


ERNEST LAVISSE.