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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/895

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allemande ne donnât raison aux catholiques qui l’appelaient un voleur de sujets. Il envoya un commissaire au-devant des nouveaux arrivans pour les examiner, et, quand celui-ci rapporta que c’étaient pour la plupart de pauvres gens fort misérables et couverts de haillons, il envoya l’ordre de ne les pas recevoir à la frontière. Les Bohémiens désespérés se dispersèrent, mais ils ne cessèrent de s’adresser au roi pour le fléchir. A la fin, Frédéric-Guillaume leur fit savoir qu’il les admettrait à la condition qu’ils se présentassent par très petites troupes pour ne pas éveiller l’attention. Il répartit les Bohémiens entre toutes ses provinces, mais leur laissa former à Berlin une colonie qui compta 2,000 âmes. Il exigea d’abord qu’ils lui donnassent des gages de bonne conduite, et, quand ils se furent montrés trois années durant rangés et travailleurs, il leur témoigna sa sollicitude. Un quartier nouveau fut bâti pour eux dans la capitale ; la rue de Guillaume, où demeurent encore aujourd’hui des descendans de ces exilés, fut agrandie pour eux. « Chacun d’eux, comme écrivait un de ces malheureux à des amis demeurés en Bohême, put gagner et manger tranquillement son morceau de pain, et louer Dieu d’une bouche et d’un cœur joyeux. » Le roi leur fit bâtir dans la rue de Frédéric une église spéciale, qu’on appela l’église de Bethléem en souvenir de celle dont Jean Huss avait été le pasteur à Prague. Encore une fois telle était la fortune des Hohenzollern qu’en cherchant, pour repeupler et fortifier leurs états, des contribuables et des soldats, ils semblaient donner à la Prusse la mission de réparer toutes les injustices et d’assurer le repos des consciences persécutées.


IV

Dans cette histoire de la colonisation en Prusse au temps du grand-électeur, de Frédéric Ier et de Frédéric-Guillaume Ier, il n’a été tenu compte que des immigrans arrivés par grandes troupes et comptés à la frontière : le chiffre officiel en est de 53,000 ; mais il y faut ajouter le chiffre des colons plus nombreux qui s’étaient déjà réfugiés dans les états des Hohenzollern avant la paix de Westphalie, ou bien qui, après cette paix, s’y rendirent, soit isolément, soit par petites troupes. Il faut aussi rechercher la part qui revient, dans l’accroissement normal de la population, à ces nouveau-venus dont la grande majorité fut établie en pays sain et fertile et auxquels des privilèges de toute sorte firent une situation meilleure que celle des anciens habitans. On arrive alors à ce résultat qu’en 1640, à la mort de Frédéric-Guillaume, 600,000 sujets du roi de Prusse étaient