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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/894

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Bohême, donnée en proie aux jésuites par les Habsbourg pendant et après la guerre de trente ans. Un chiffre en dira plus qu’un long récit sur les désastres dont elle fut accablée par la guerre et par l’intolérance : de 4 millions d’habitans, la population descendit à 800,000 ! Il y a aujourd’hui encore en Bohême plus d’un endroit où elle n’est pas remontée au niveau qu’elle atteignait en 1620, et pourtant l’hérésie ne fut pas extirpée. Parmi les Bohémiens que l’on voyait à la messe, le rosaire en main, beaucoup, une fois rentrés chez eux, portes et fenêtres closes, chantaient les cantiques de la réformation. La croyance se transmit de père en fils, en secret, jusqu’au jour où le tardif édit de tolérance, rendu par Joseph II à la fin du XVIIIe siècle, permit à chacun de montrer sa croyance en public, et prouva que de nombreuses étincelles d’un feu mal éteint avaient couvé sous les ruines de ta Bohême !

Cependant les exilés avaient pris des routes diverses ; il dut s’en rendre un grand nombre en Brandebourg et en Prusse dès le temps du grand-électeur. Frédéric Ier en reçut aussi, sans aucun doute ; mais on ne trouve de renseignemens précis sur cette nouvelle immigration qu’à partir de Frédéric-Guillaume Ier. Les Bohémiens ne vinrent pas alors directement de Bohême en Prusse. Ils s’étaient arrêtés aussi près que possible de leur pays, en Saxe, où ils avaient formé de grandes colonies, l’électorat saxon ne refusant pas l’hospitalité aux luthériens, mais bientôt ils s’y trouvèrent trop nombreux ; beaucoup, qui n’étaient point de stricts adeptes de la confession d’Augsbourg, craignirent pour la liberté de leur conscience, surtout quand les électeurs de Saxe se furent convertis au catholicisme. Quand le bruit se répandit parmi eux de l’accueil qui avait été fait aux Salzbourgeois par le roi de Prusse, huit Bohémiens, sous la conduite d’un pasteur, se rendirent à Potsdam, et demandèrent audience à Frédéric-Guillaume.

Frédéric-Guillaume les reçut aussitôt. Ils lui firent le plus touchant tableau de leurs misères, et lui adressèrent les prières les plus pressantes, pendant qu’il allait et venait par la chambre, pesant, suivant sa coutume, le pour et le contre. « Faites-les venir, dit-il à la fin, je les établirai chez moi. » Ils étaient déjà en route. Un convoi de 500 hommes s’était formé, puis avait si démesurément grossi qu’il en compta bientôt plusieurs milliers. Aussitôt le gouvernement saxon s’inquiète et réclame. Or Frédéric-Guillaume se repentait de la décision trop prompte qu’il avait prise. Il ne savait pas au juste ce que valaient ces Bohémiens, et des gens qui voulaient ainsi changer de place une seconde fois ne lui disaient rien de bon. Il était encore fort occupé avec les Salzbourgeois, et il craignait qu’à la fin l’opinion publique