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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/891

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de retenir chez eux les Salzbourgeois ; mais toutes les tentatives furent inutiles : « En Wurtemberg, le prince nous fit beaucoup de bien, au physique comme au moral ; que le Seigneur notre Dieu, le lui rende et le bénisse ! Mais il ne voulait pas nous laisser partir pour la Prusse, et un jour arrivèrent trois hommes qui nous partagèrent en trois troupes ; aussitôt nous courûmes les uns vers les autres, et, confondant nos rangs, nous nous écriâmes : « Nous n’irons pas plus loin, tant que nous ne nous serons pas assurés qu’on nous conduit en Prusse, » et les trois hommes se dirent : « Nous n’avons rien à faire avec ces gens-là, car ils ne veulent aller qu’en Prusse ! »

Frédéric-Guillaume attendait les Salzbourgeois. Il n’avait d’abord compté que sur 5,000 ou 6,000 immigrans ; mais il reçut un rapport annonçant qu’il en arrivait plus de 20,000. « Très bien ! écrivit-il en marge. Dieu soit loué ! Quelle grâce Dieu fait à la maison de Brandebourg ! car, bien sûr, cette grâce nous vient de Dieu ! » Quand le premier convoi passa par Potsdam, il le voulut voir. Ce fut le 29 avril 1732 : le prédicateur de la cour et le clergé, les écoles, allèrent au-devant des arrivans et les haranguèrent, pendant qu’un médecin offrait ses soins aux malades ; enfin arriva l’ordre de se rendre au parc et de se ranger devant le château. On y était à peine arrivé que le roi parut. Se tournant vers le prédicateur de la cour : « Avez-vous causé avez eux ? demanda-t-il. Quelle sorte de gens est-ce ? » Le prédicateur répondit qu’il avait trouvé dans leurs âmes une pure foi évangélique. « Et vous, reprit le roi, s’adressant au commissaire qui avait amené le convoi, êtes-vous content d’eux ? Se sont-ils bien conduits en route ? » Le commissaire loua leur conduite. Alors le roi de Prusse prît à part quelques-uns des émigrés et les interrogea sur leurs croyances : il trouva leurs réponses modestes et conformes à l’Évangile. Il leur fit distribuer de l’argent, s’entretint avec beaucoup, au hasard, répétant sans cesse : « Ça ira bien ; vous vous trouverez très bien chez moi, mes enfans ! Ça ira bien ! » Quelque temps après, rencontrant une autre troupe d’immigrans, il se mit sur le côté de la route, les fit défiler devant lui, et leur commanda de chanter le psaume : « C’est sur mon Dieu que je me repose dans le danger ! » Ils ne savaient pas l’air et s’excusèrent. Alors il entonna lui-même à pleine voix le cantique, et la foule émue se mit à chanter avec lui. Quand le défilé fut achevé : « Allez, leur dit le roi, allez avec l’aide de Dieu ! » D’autres fois il faisait une sorte de confession publique : « J’espère bien qu’il n’y a pas ici de débauchés, disait-il, pas de goinfres, pas d’ivrognes ! » Et il finissait toujours en promettant à tous, sa sollicitude et sa bonne grâce.

La province de Prusse eut la plus forte part dans la répartition des colons : elle reçut 15,508 personnes et elle en fut toute transformée. Artisans habiles, les Salzbourgeois firent la fortune des