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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/880

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françaises furent fondées surtout dans l’Ukermark, dont les campagnes avaient le plus souffert pendant la guerre. Elles ne rendirent d’ailleurs de services spéciaux que pour la culture du tabac et la culture maraîchère. Les Brandebourgeois prisaient peu les légumes et ils appelaient par dérision les Français des a mangeurs de haricots. » L’électeur, qui aimait les légumes, les faisait venir de Hambourg ou de Leipzig ; il eut bientôt à sa portée de quoi fournir sa table. Des jardiniers français s’établirent dans les faubourgs de Berlin, à Charlottenbourg et à Moabit, triste quartier sablonneux, auquel ils avaient donné le nom biblique de terre de Moab, qui lui est resté. Par des prodiges de travail et d’habileté, ils obtinrent bientôt de superbes récoltes de légumes et de fruits. Les indigènes n’en pouvaient croire leurs yeux, et ce n’était point sans quelque scrupule que leur palais goûtait des délices inconnues : Rusé, le jardinier célèbre du faubourg de Köpenick, fut même accusé de sortilèges nocturnes. On s’habitua pourtant à cette merveille ; les maisons des faubourgs devinrent des rendez-vous de promenade où le Berlinois, le dimanche, alla boire et manger sous la treille. Aujourd’hui encore, si l’on prend à Berlin le tramway qui part de la porte de Brandebourg pour aller visiter le pays de Moab, on lit des noms français sur les murs des potagers.

Après avoir énuméré tant de bienfaits matériels, il faut parler encore des services intellectuels rendus par les réfugiés. Ces victimes de la persécution religieuse avaient emmené avec elles ou plutôt elles avaient suivi leurs pasteurs. Beaucoup étaient des érudits, et qui avaient du goût ; leur parole donna aux pasteurs brandebourgeois, orateurs médiocres, abondans en phrases creuses et se complaisant aux violences et aux injures, le modèle de l’éloquence de la chaire. Les jurisconsultes étaient assez nombreux dans la colonie, et ils rendaient la justice à leurs compatriotes ; mais leurs nouveaux souverains les mirent à contribution. Tout le parlement de la principauté d’Orange avait émigré ; il avait conservé son nom et sa constitution ; dans les cérémonies solennelles, il figurait, comme il fit aux funérailles de l’électrice Charlotte, en corps et en robe rouge : le successeur de Frédéric-Guillaume l’érigea en cour d’appel. On avait grand besoin de médecins dans la Marche, où l’office en était rempli par des charlatans et des empiriques avec qui l’on traitait à forfait : les réfugiés fournirent des médecins à la cour, comme Jacob de Gaultier, à la ville, comme le célèbre Duclos, dont le nom est encore donné aujourd’hui par les Berlinois à un remède contre la fièvre. On a vu que Berlin manquait d’architectes : Abraham Quesney travailla beaucoup à l’embellissement de la ville ; d’autres rendirent ailleurs les mêmes services. Des peintres donnèrent d’excellentes leçons, qui ne furent guère suivies, il est vrai. Des