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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/867

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savoir si vous me permettriez de vous aimer, de vous gagner et de vous épouser après tout ? Si je pouvais seulement savoir cela !

« — Mais vous ne le saurez jamais, murmura-t-elle.

« — Pourquoi ?

« — Parce que vous ne le demanderez jamais.

« — Oh ! oh dit Gabriel riant tout bas de joie, ma chérie…

« Il l’accompagna jusqu’à la colline. Ils parlèrent très peu de leurs sentimens mutuels. Les jolies phrases et les expressions passionnées n’étaient sans doute pas nécessaires à des amis aussi éprouvés. Leur affection était de ces affections solides qui naissent (si jamais il s’en trouve de semblables) quand les deux êtres qui se rencontrent ne se sont connus d’abord que par les côtés rudes de leur caractère et ne sont arrivés que plus tard à sentir ce qu’ils ont de bon en eux, après que leur roman a grandi dans les interstices des dures réalités prosaïques. Il est malheureusement bien rare que cette camaraderie, produite ordinairement par la similitude des occupations, vienne s’ajouter à l’amour d’un sexe pour l’autre, parce que les hommes et les femmes ne s’associent guère que pour leurs plaisirs et non pour leurs travaux. Toutes les fois cependant que d’heureuses circonstances en permettent le développement, le sentiment composé qui en provient se trouve être le seul amour qui soit fort comme la mort, l’amour que ni les eaux ne peuvent éteindre, ni les déluges noyer, et en dehors duquel la passion communément appelée de ce nom se dissipe comme une vapeur. »


III

Ce serait se faire une idée incomplète de son talent que de juger uniquement M. Hardy sur ses qualités de conteur. A tout prendre, ce n’est pas toujours le choix du sujet qui fait la valeur d’un roman, mais c’est surtout la quantité d’observation et de philosophie morale qu’il renferme et l’impression qu’il laisse dans l’esprit du lecteur. Parmi les œuvres d’imagination, les plus simplement construites sont souvent les plus grandes comme les plus durables. Que les situations soient suffisantes pour montrer les caractères, il n’en faut pas davantage. A cet égard, l’auteur de Far from the madding crowd a fait bonne mesure. Peut-être même, vers la fin, a-t-il accumulé des incidens qui jurent un peu avec l’aimable simplicité du début. On ne saurait pourtant lui en vouloir beaucoup, car le tempérament est difficile à garder, et après tout un roman n’est ni un traité de morale, ni un livre de maximes, ni un recueil de sentences. C’est une œuvre beaucoup plus compliquée, aujourd’hui surtout, et qui a bien son utilité aussi quand on songe au nombre