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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/863

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se croit joué, et qui parle avec la rage de la jalousie et l’emportement du désespoir. L’entretien est terrible, et Bathsheba épouvantée, entrevoyant dans le lointain le fouet du fermier sur le beau visage du sergent qu’elle aime, se demande comment elle a pu, dans un puits si profond et si calme, soulever des vagues si furieuses. Le châtiment commence pour elle. Dans son angoisse, elle résout d’aller trouver secrètement Troy à Bath, où il est en congé, pour l’écarter du chemin de Boldwood, pour lui demander conseil et pour lui dire adieu : elle revient avec lui, mais mariée, et le châtiment est complet.

Au moment où l’idylle menace de tourner à la tragédie, M. Hardy, suspendant pour un moment l’analyse des passions de l’homme, s’est rappelé que les élémens ont aussi leurs colères, et qu’il n’y a pas de pastorale bien faite sans un orage au moins. Celui qu’il a déchaîné sur la ferme de Weatherbury, pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux époux, est un des mieux amenés qui se puisse imaginer. La moisson est terminée : huit meules de froment et d’orge se dressent dans la cour attendant qu’on les couvre. C’est le moment qu’a choisi le soldat devenu fermier pour célébrer à sa manière son joyeux avènement. Il a fait apporter du rhum et de l’eau bouillante, et, malgré les instances de sa jeune épouse, il contraint de boire à sa santé les ouvriers, plus habitués au cidre et à l’ale qu’au punch des dragons de la garde. En vain le fidèle Oak vient l’avertir que le ciel se voile de nuages ; il refuse d’entendre raison et remet les affaires au lendemain. Pendant que le maître s’enivre et force les moissonneurs à l’imiter, Oak laissera-t-il les meules exposées à l’éclair qui s’approche ? Permettra-t-il à la foudre de faire un tas de cendres avec la fortune de la femme qu’il a aimée en vain ? Non, cela ne sera pas. Il rentre dans la grange, salle du festin champêtre, pour y chercher du secours ; il y trouve la fin de l’orgie : tous sont étendus sur le sol alourdis par l’ivresse. Il faut que seul il sauve la récolté. Seul ? non, Bathsheba, redevenue vaillante, se tiendra à ses côtés sur les meules menacées par le feu du ciel ; elle l’aidera à couvrir les gerbes ou à les retourner à la lueur et au grondement du tonnerre, et, quand, tout dégouttant de pluie et de sueur, Oak aura fait son œuvre périlleuse, entre le mercenaire dévoué, fier du devoir accompli, et le maître qui ronfle dans le sommeil de la débauche, elle n’aura plus à se demander de quel côté sont le courage et la beauté. Elle le sent si bien qu’à ce moment même elle ne résiste pas au désir de donner à l’homme dont elle a refusé l’affection un témoignage, le premier, de sa confiance. Elle voudrait qu’il ne la crût pas aussi folle qu’elle a paru l’être, et, sans rougir encore de son