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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/858

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« — Oui, mais…

« Ici elle réprima un bâillement rendu inoffensif par sa petitesse. — Je ne vous aime pas, dit-elle.

« — Mais je vous aime, moi, et pour ma part je me contente d’être accepté.

« — Oh ! monsieur Oak, voilà qui est très joli. Vous finiriez par me mépriser.

« — Jamais, répondit M. Oak, et avec tant d’ardeur que la force seule de ces mots semblait le pousser tout droit à travers le buisson dans les bras de la jeune fille. Il est une chose que je ferai sûrement dans cette vie, c’est de vous aimer, de soupirer après vous, et de ne cesser de vous désirer jusqu’à ce que je meure. — Sa voix avait maintenant un accent vraiment pathétique, et ses grandes mains brunes tremblaient. »

Pourquoi Bathsheba se laisserait-elle fléchir ? Quand on n’a en ce monde que son cœur et sa beauté, c’est bien le moins qu’on en dispose comme on l’entend. Oak s’éloigne donc sans rien obtenir et bien résolu à ne plus rien demander, mais avec la mine d’un homme qui va désormais consacrer ses jours et ses nuits à la lecture de l’Ecclésiaste.

Un jour de marché, les fermiers qui se réunissent sous la halle séculaire de Casterbridge pour y échanger leurs produits et les nouvelles du jour remarquèrent avec surprise une jeune femme élégamment habillée qui se glissait dans la foule, et faisait voir aux acheteurs les échantillons de ses grains que, suivant l’universel usage, elle agitait dans le creux de deux petites mains blanches. C’était Bathsheba, qui, devenue fermière à son tour par la mort de son oncle, avait résolu de diriger sa ferme elle-même. Peut-être se serait-elle mal trouvée de cette entreprise audacieuse, si une tête plus ferme que la sienne n’eût, sans qu’elle s’en doutât, fait bonne garde autour d’elle. Pour Gabriel Oak, aussi peu de temps avait suffi pour changer toutes choses : un jeune chien trop zélé avait une nuit chassé dans le trou béant d’une carrière le troupeau du berger et ruiné son maître. La providence des romanciers avait fait le reste, et l’amoureux, repoussé, mais non guéri, s’était trouvé un beau matin, comme autrefois Jacob chez Laban, chargé du soin des brebis de celle dont le service et le nom lui étaient également doux. Gabriel s’est-il dit qu’il servira sans espoir, ou a-t-il dans la simplicité de son âme héroïque fait le plus savant des calculs ? Peu importe, il entrevoit obscurément devant lui un rôle sans gloire et tout de dévouaient ; il le remplira jusqu’au bout. Il peut penser avec le poète qu’un moins aimant aura sans doute mieux que lui ; mais il est résigné d’avance à tous les sacrifices d’amour-propre que lui tient