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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/849

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tout opposé, il a repris cette même veine de gaîté paysanne, où il excelle, et il en a très agréablement tempéré le pathétique de ce remarquable roman.

Far from the madding crowd (Loin de la foule insensée) est le dernier ouvrage de M. Hardy. Il a paru au commencement de cette année, et le succès, si grand qu’il ait été, est peut-être resté inférieur au mérite. Peut-être même la plus grande beauté du nouveau roman a-t-elle échappé à bien des lecteurs, qui n’y ont vu qu’une histoire amusante et des situations dramatiques telles qu’on en peut trouver ailleurs. M. Hardy en effet a voulu faire quelque chose de plus : il a voulu rajeunir le genre antique et souvent ennuyeux de la pastorale, et il y a mis une telle vérité d’observation, une passion si profonde, une poésie si fraîche, un style si puissant, tant d’idéal et de réalité à la fois, que cette transformation peut presque passer pour une création originale.


II

« Quand le fermier Oak souriait, les coins de sa bouche se dilataient jusqu’à une distance insignifiante de ses oreilles, ses yeux se réduisaient à de simples fentes, et tout autour apparaissaient des rides divergentes qui s’étendaient sur son visage comme font les rayons dans une esquisse rudimentaire du soleil levant.

« Son nom de baptême était Gabriel. C’était, les jours ouvriers, un jeune homme au jugement sain, aux mouvemens aisés, aux vêtemens convenables, et jouissant généralement d’une bonne réputation. Les dimanches, c’était un homme aux idées troubles, assez porté atout remettre au lendemain, qu’empêtraient ses beaux habits et son parapluie à six shillings six pence, en résumé un homme qui se sentait moralement sur ce vaste terrain de tiède neutralité qui se trouve entre la portion religieuse de la paroisse et celle qui s’enivre. En d’autres termes, il allait à l’église, mais bâillait en secret alors que la congrégation en était au symbole de Nicée, et rêvait à ce qu’il y aurait pour le dîner, tout en croyant écouter le sermon. M. Oak portait sur lui, en manière de montre, ce qu’on aurait pu appeler une petite horloge en argent ; pour mieux dire, c’était une montre quant à la forme et à l’intention, et quant à la dimension une horloge. Cet instrument, ayant un certain nombre d’années de plus que le grand-père de Oak, offrait ceci de particulier, qu’il allait trop vite, ou qu’il n’allait pas du tout. Il arrivait aussi que la petite aiguille glissait parfois autour du pivot de telle façon que, bien que les minutes fussent indiquées avec la plus grande précision, personne cependant ne pouvait dire à quelle heure elles appartenaient. Au premier de ces défauts Oak remédiait par